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Publié par Marie Bardet

"Anima" ou le chant des âmes mortes

"Anima" de Wajdi Mouawad. Né en 1968 au Liban, Wadji Mouawad partage sa vie entre la France (il vit actuellement à Toulouse) et le Québec. Homme de théâtre (auteur, metteur en scène, acteur) il a fait l'événement du festival d'Avignon 2009 avec ses pièces "Littoral", "Incendies", "Forêts" et "Ciels". Il a reçu le Grand prix du théâtre de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre dramatique. "Anima" vient d'obtenir le prix du deuxième roman décerné par le festival du livre de Laval.

La chronique de Marie Bardet est suivie d'un commentaire de Christian Di Scipio.

(Léméac / Actes Sud, 394 pages, 23 euros)

Montréal, un quartier paisible... Wahhch Debch rentre chez lui et découvre sa femme gisant dans une mare de sang. Elle a été éventrée et violée dans la plaie, elle et l’enfant qu’elle portait sont morts. Crime rituel ? Geste d’un détraqué ? Wahhch Debch se lance à la poursuite du meurtrier dont certains indices donnent à penser qu’il vit dans une réserve indienne...

Il n’est pas animé par la vengeance. Il veut voir le visage de l’homme qui a tué sa femme. Il veut comprendre. Cette perte a rouvert en lui une plaie d’où sourdent des cris silencieux, des visages effacés, des bêtes étrangement familières, mais lointaines... L’homme s’embarque, seul et vidé de toute espérance, pour une odyssée à travers l’Amérique de toutes les violences et de toutes les beautés, son terrible secret enfoui dans les replis de sa mémoire morte.

Du Nord au Sud, la tragédie reste attachée à ses pas, à moins qu’elle ne le précède, car l’homme approche chaque jour davantage des confins de l’innommable. Des atrocités sont commises sur son passage, la folie meurtrière se retourne contre lui. Une âme sensible hésitera à tourner les pages. Suivre Wahhch Debch dans ces abysses, aucun homme, en réalité, ne le peut. Seuls les animaux, en leur part d’humanité, ont le pouvoir de racheter la bestialité des hommes. Et c’est à travers leurs pensées, leur vision, leur toucher, leur odorat, leurs sens exacerbés, que le dramaturge et romancier Wajdi Mouawad a choisi de nous raconter cette histoire.

Le livre dans ses deux premières parties est ainsi découpé en autant de fragments que d’animaux qui croisent le destin de Wahhch Debch. Cheval, chien, rat, poux, chauve-souris, grue cendrée, serpent, chimpanzé, araignée, etc. Les animaux d’ “Anima” entretiennent avec l’esseulé des relations privilégiées. Ils se comprennent, s’épaulent, se confient, transfusent leurs énergies respectives, juqu’à la rencontre décisive du héros avec Mason-Dixon Lane, un chien monstrueux, qui pourrait le conduire à sa perte comme à sa rédemption...

Wajdi Mouawad, né au Liban en 1968, a mis dix ans à écrire ce livre, son deuxième roman. Montréal, une ville où il a vécu et où il a situé ce récit, est une sorte de leurre. Nous ne prendrons pas le risque de dévoiler l’enjeu du livre, mais le lecteur intéressé par la guerre civile au Liban et par la cause palestinienne doit savoir qu’il trouvera dans ce récit, sur ces sujets, un éclairage particulièrement saisissant.

Marie Bardet

Ce qu'en pense Christian Di Scipio

Sous l’apparence d’un road movie qui mène Wahhch Debch, le héros désabusé, de Montréal au Nouveau Mexique à travers une Amérique des bas fonds et des bas-ventres, c’est une histoire qui vous remue comme un couteau d’indien Mohawks vous labourant les tripes. Ça commence comme un fait divers, ça continue comme une chasse à l’homme où le chasseur devient gibier jusqu’au moment où l’on voit se dessiner derrière tout cela l’accomplissement d'une œuvre de justice toute autre. Quelle puissance ! quelle violence ! Mais quelle délicatesse aussi dans la description de l’amour, de l’amitié, de la mort... Que dire enfin de cette idée géniale qui transforme des animaux aussi variés que des chiens, des chats, des chevaux, mais aussi des rats, des chauve-souris ou des araignées en autant de narrateurs.

On ne compte plus les scènes d’anthologie comme celle de la bétaillère emmenant des chevaux à l’abattoir : beau et terrifiant comme la fin d’un monde. Un livre que l’on n’est pas près d’oublier et qu’on referme avec regret.

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