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Publié par Bernard Revel

Moments de doute, moments de grâce

Nous avons des doutes parfois. Des moments de découragement, je vous assure. Nous nous posons des tas de questions du genre : à quoi bon ? à quoi ça rime ? Ou pire encore : à quel titre ? C’est vrai, quand on y réfléchit, quelle prétention ! Mais qui sommes-nous pour nous octroyer le droit de donner des prix à des écrivains ? Nous nous le demandons parfois. Je me le demande. C’est surtout au printemps que germe le doute. Il y a comme une sorte de débandade. Soudain, on trouve que le temps passe trop vite, qu’on n’a pas lu les bons livres et qu’on n’y arrivera pas. Christian s’énerve : « Mais qu’est-ce que je fous avec vous ! » Du côté de l’Aude, où Marie et Carole ont d’autres chats à fouetter, c’est le silence radio. Henri est trop absorbé par son nouveau manuscrit. Seule Chantal, infatigable guetteuse, nous abreuve de ses lectures. Et moi, n’en parlons pas. Je suis censé galvaniser les troupes. Mais je n’ai pas l’âme d’un chef, d’un meneur, même pas d’un animateur. Je suis une erreur de casting. Ils le savent. Ils en abusent. Nous sommes un peu là par hasard, voyez-vous. Un seul point commun entre nous : nous aimons lire. Alors, on nous a confié une machine à vendanger d’un genre spécial. Elle est littéraire. Et, tant bien que mal, nous la faisons marcher. Avec des hauts et des bas. C’est humain, après tout. On a raison de ne pas laisser tomber. Car un jour ou l’autre, le déclic se produit. On se retrouve quelque part, à Mantet, sur le canal du Midi, à Rivesaltes même, et on se remet à y croire. On se dit que ce n’est pas si mal ce qu’on a fait, et qu’on peut le refaire, et même mieux peut-être. Et c’est reparti.

Moments de doute, moments de grâce

Lorsque nous arrivons sur la place, nous sommes toujours étonnés de voir des gens s’installant devant le platane qu’encerclent les stands de livres et de vins, d’autres arrivant, de sorte que, peu à peu, se matérialisent sous nos yeux ces Vendanges littéraires qui ont tant occupé nos pensées. C’est comme un tableau qui se met en place, tel que nous l’avons longtemps rêvé, chaque année différent et pourtant le même. C’est notre récompense. Les prix, on s’en fiche. Ils sont l’appât, vous comprenez. L’important pour nous, c’est le rendez-vous, le moment où le platane réunit sous sa ramure l’écrivain et le public. Notre public, celui qui, d’une année à l’autre, nous revient ou nous découvre. L’important, c’est l’échange.

Mireille Calle-Gruber parle de Claude Simon et peu à peu tombent les murailles que dressent les préjugés. « Il n’est pas illisible, dit-elle. Seulement, il va contre nos habitudes de lecture ». La démonstration est limpide. L’homme Claude Simon qu’on imagine froid et distant était certes d’une grande exigence pour les autres et surtout pour lui-même, mais c’était aussi un être attachant, simple et plein d’humour. « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi jeune que lui, dit-elle. Et pourtant, il avait 90 ans ». La biographie qu’elle lui consacre rend justice à l’homme et à l’œuvre. « Je le lui devais », confie-t-elle. Et grâce à elle, Claude Simon était un peu là, avec nous, hors des chapelles universitaires où il est trop souvent cantonné, applaudi par un public ravi de le connaître mieux ou même de le découvrir. Rivesaltes peut être fière : c’est sous son platane que, pour le centenaire de l’écrivain, célébré aussi en d’autres lieux, le public est venu le plus nombreux au rendez-vous.

Moments de doute, moments de grâce

Cet infatigable chercheur du mot juste qui, selon lui, devait être « musical », aurait aimé sans doute entendre la langue des troubadours interprétée par la voix profonde de Gisela Bellsolà. Lorsque, accompagnée à la vielle par Michel Maldonado, elle a chanté « Si ai perdut mon saber », poème composé au 12e siècle par Pons d’Ortafà, l’émotion a gagné le public qui, jusque là, avait été pris dans le tourbillon d’un Michel Adroher truculent, faisant revivre avec force gestes et expressions colorées, les troubadours roussillonnais. Militant pour une « reconnaissance du patrimoine immatériel », ce prof aux allures de bon vivant énonce joyeusement des vérités graves. « Ressusciter » les troubadours oubliés est devenu son combat pour qu’enfin nous cessions de « mépriser notre propre terroir ». Un monde habité par le chant, la poésie, l’amour courtois : Michel Adroher a fait des adeptes sous le platane.

Et c’est l’émotion qui nous a saisis également, dimanche, lorsque sont arrivés sur la place Joëlle et Jean-Paul Kauffmann, figures si vivantes encore dans notre mémoire collective. Bien sûr, l’auteur de « Remonter la Marne » a longuement parlé de son livre, de cette rivière traversée d’histoire et de littérature, du maréchal Joffre et de son « coup de génie » de 1914, de son besoin de partir là où personne ne va, mais c’est lorsque Marie Bardet a lu un extrait d’un de ses précédents livres, "Raymond Guérin. 31, allées Damour", où il évoque son enfermement, que le public bouleversé l’a vu tressaillir et a compris que ce morceau de son passé n’a jamais cessé de le hanter.

Moments de doute, moments de grâce

«Si tout n’a pas péri avec mon innocence»: ce titre de roman n’évoque pas Jean-Paul Kauffmann mais la chienne de vie d’une adolescente dans une famille déglinguée. Une histoire crue, choquante dont il était difficile de parler en public. Emmanuelle Bayamack-Tam, notre "coup de foudre" s’y est employée avec réserve et précaution. En l’écoutant, en la regardant, on mesure le fossé qu’il peut y avoir entre celle qui écrit et ses personnages.

On est toujours frustré quand la cloche sonne la fin des Vendanges littéraires. Je rêve de transformer un jour le traditionnel déjeuner dans les vignes en un banquet géant ouvert à tous. Ainsi serait partagé pleinement ce que Jean-Paul Kauffmann a appelé « un moment de grâce ».

Bernard Revel

Photos Philippe Cadu : Jean-Paul Kauffmann, Mireille Calle-Gruber, Michel Adroher et Emmanuelle Bayamack-Tam sous le platane de Rivesaltes (de haut en bas).

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