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Publié par Bernard Revel

François Bernadi au soleil de Camus

"Rue du Soleil" de François Bernadi. Né à Collioure en 1922 dans une famille de pêcheurs-vignerons, François Bernadi, après des années de galères, a été dessinateur de presse à la Dépêche du Midi. Peintre, sculpteur, il écrit "Rue du Soleil" et envoie le manuscrit à Albert Camus qui le fait publier chez Gallimard. en 1955. Paraîtront ensuite chez le même éditeur "Le Vin de lune" (1957) et "L’œil de mer" (1962). En 1990, les Publications de l'Olivier publient "Au temps des Mongols" avant d'entreprendre la réédition de son oeuvre.

(Publications de l'Olivier, 283 pages, avec de nombreuses illustrations de l'auteur)

Ci-dessus un récent portrait de François Bernadi (photo Marion Rius).

François Bernadi au soleil de Camus

La rue du Soleil, j’y suis allé. Elle est quelque part, de l’autre côté de la route entre la ligne du chemin de fer et le couvent des Dominicains. Je savais bien qu’elle n’a plus rien à voir avec celle que décrit François Bernadi. Tout Collioure n’a plus rien à voir avec celui du livre. Mais j’aurais bien aimé trouver une trace, un indice, par exemple la maison basse où habitait d’Artagnan « mort, assis dans la cheminée ». Toutes les rues aujourd’hui se ressemblent, les mêmes façades, les mêmes portes de garage, les mêmes trottoirs. La rue du Soleil, autrefois, on ne pouvait pas la manquer. « Elle éclatait tout d’un coup, dès que l’on tournait à droite, au bout de la petite rue sombre et humide. Elle était là comme une écharpe de cachemire, comme un don que m’aurait fait mon grand-père avant de partir. » La petite rue n’est plus sombre et humide et la rue du Soleil n’est plus tellement ensoleillée. Le béton a tout chamboulé. Alors, il nous reste ce livre et quelques autres pour imaginer le village qui n’existe plus et la «voir» vraiment, cette rue, bâtie de mots simples, peinte comme un tableau naïf. « Elle resplendissait de soleil, étalant ses couleurs crues. La petite rue sentait la vase, la rue du Soleil, les fleurs et les fruits de chaque saison. Elle n’était bordée de maisons que sur un côté, face au soleil, le dos tourné à la tramontane, de petites maisons blanches et roses, humbles et charmantes comme des jouets d’enfant pauvre, qui grimpaient jusqu’à toucher les premières vignes. »

Ce recueil de nouvelles, je l’avais lu à la toute fin du siècle dernier lorsque les Publications de l’Olivier l’avaient réédité une première fois. J’en gardais le souvenir d’une chose précieuse parce que rare en littérature, qu’on pourrait appeler poésie modeste comme il y a des arts modestes, et je ne fus pas surpris d’apprendre un jour que celui qui l’avait imposé aux éditions Gallimard dans les années cinquante n’était autre qu’Albert Camus, enfant de pauvres. En le relisant dans cette nouvelle édition préparée par Gérard Bonet avec toute la passion pour le travail bien fait qu’on lui connaît, je constate que si son auteur est devenu un magnifique nonagénaire, le livre qu’il avait écrit à 31 ans, non seulement n’a pas vieilli mais garde, par la seule limpidité d’un style sans fausse note une fraîcheur étonnante. Camus avait vu juste lorsqu’il avait dit après avoir lu le manuscrit : «C’est un livre pour lequel je me battrai. ». Les Publications de l’Olivier ont eu la bonne idée de faire précéder les nouvelles d’un récit de François Bernadi sur ses trois rencontres avec l’auteur de « L’Etranger », aussi brèves qu’intimidantes. « Il m’a écouté bafouiller en me regardant ». La troisième fois, pourtant, le jeune écrivain s’était enhardi à lui raconter ses pêches à mains nues dans l’étang, comment il « coursait » les turbots dans la vase noire. Emporté par son récit, il s’était écrié : « J’étais comme un premier homme ! » Il se souvient qu’alors, Camus l’avait « regardé les yeux fixes, ronds, comme surpris ». On sait que le livre posthume du prix Nobel s’intitule justement « Le premier Homme ».

Cette permanence d’un homme naturel, hors du temps, inchangé peut-être depuis la Grèce antique jusqu’au Collioure des années trente, les pages de « Rue du Soleil » ont su la saisir et en donnent un parfait témoignage au moment précis où ce monde commence à disparaître. Je ne sais si François Bernadi a eu l’intuition de ce moment, après tout c’est peut-être simplement le hasard, mais il saute aux yeux, en relisant son livre aujourd’hui, que sa façon de décrire et de raconter ce qui vit alors autour de lui, est un véritable coup de génie.

Première des quatorze nouvelles du recueil -la treizième, « Les Vieilles », est inédite- «Rue du Soleil» est la plus longue. C’est le regard d’un enfant de dix ans sur son grand-père, ancien marin, pirate peut-être, tatoué de la tête aux pieds, ayant fait de son corps le livre de sa vie. « Il s’en allait de la tête », disaient les gens. Trop vieux pour la mer, il montait dans sa vigne, l’enfant à ses côtés qui buvait ses histoires, ses souvenirs. C’était un temps où la mer invitait les jeunes à aller jusqu’au bout du monde, mousses qui, devenus de solides gaillards, revenaient des années après ou ne revenaient pas. Ou bien qui, comme D’en-Jaume-le-Petit, de retour la nuit dans la vieille maison vide, habitée par le seul souvenir des morts, repartaient vers le port marchand pour s’embarquer à jamais. C’était un temps où la pêche désignait ses vainqueurs mais aussi ses vaincus, tel Fanfare, le patron du Jean-François, un colosse dont les filets, à chaque sortie, ne ramassaient rien ou à peine quelques sardines « pour la faim ». Il espérait chaque jour la pêche miraculeuse. Elle vint. Mais le sort s’acharna tant qu’au retour, « le colosse, serrant à le briser le timon entre ses mains énormes, la tête rejetée en arrière, pleurait, assis à la poupe. » La petite comédie humaine d’un Collioure de misère se déroule, avec ses vieilles que la mort a oubliées, ses vieux garçons passés à côté de l’amour, ses enfants montrés du doigt parce que différents, ses jalousies entre frères, ses haines recuites, ses réunions de pêcheurs dignes de Pagnol, du rire, des larmes, et, à la fin, un vieux qui monte lentement vers sa vigne et se couche dans le casot, croise les mains sur sa poitrine et se dit : « Au moins, que l’on me retrouve bien mort ! »

Bernard Revel

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Antinéa 02/11/2013 02:24

Et voilà à quoi peut aussi servir un casot, on n'y avait pas pensé !
Joli texte qui met l'eau à la bouche.