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Publié par Chantal Lévêque

Monica Sabolo : un cyber chagrin d’amour

« Tout cela n’a rien à voir avec moi », de Monica Sabolo. Née à Milan en 1971, la journaliste Monica Sabolo est l’auteure de « Le Roman de Lili (2000) et « Jungle » (2005). Elle a obtenu avec ce troisième roman le prix de Flore 2013.

(Editions JC Lattès, juillet 2013, 155 pages)

Si tant est qu’on se déplace encore dans une librairie, avant de jeter son dévolu sur un livre, il arrive toujours un moment où on va le feuilleter. Pour juger de la densité du texte, la longueur des phrases, la présence de dialogues (qui rassure quelquefois certains), la présence (ou non, brrr…) de la ponctuation ou d’« images » (qui aimantent le regard). Et d’autres choses encore, selon ses propres critères de sélection, ses sympathies, ses attirances, ses exigences aussi, parfois. C’est l’étape qui suit presque toujours celle du choix de l’auteur, du titre de l’ouvrage et de la lecture de la quatrième de couverture. Et là, pour le coup, on est servi !

Jamais encore un tel roman ne s’est retrouvé entre mes mains… Du texte ? Un peu, pas trop… Surtout au milieu et vers la fin. De l’ordre du collage, on y trouve : des photos (de celles que beaucoup à présent s’envoient sur un portable), des plans, des SMS, des tableaux, des fromages (en fait, un seul !), des courriers électroniques (et autres), des graphiques, des définitions du Petit Robert annotées, … J’en passe, et des meilleures. Tout cela daté, avec lieu, horaire, désignation de l’émetteur, du récepteur. A la mode du numérique, de cette façon que l’on a maintenant de tout envoyer, enregistrer, archiver, analyser. De manière précise, rationnelle, clinique, efficace… Sans émotions !

Monica Sabolo : un cyber chagrin d’amour

Dans la forme, parce que sur le fond, il y aurait beaucoup à dire – et à comprendre. De prime abord, je me suis demandée de quoi cet objet-livre, cette espèce de journal intime sous forme de carnet de croquis, comme en « rédigent » les artistes, allait bien pouvoir m’entretenir. L’idée m’a effleurée qu’il s’agissait peut-être là, tout bêtement, d’un arrangement, un copié/collé de textes « facebookés ». Un roman relooké façon XXIe siècle. Une histoire d’amour narrée à partir d’archives issues des nouvelles technologies : réseaux sociaux, téléphones portables, courriers électroniques… De quoi appâter les nouvelles générations, « x », « y », « millénium », et toutes celles à venir. Cette jeunesse pour laquelle le papier n’existe pratiquement plus (et la plume n’en parlons pas !) tant ils sont dépendants de leurs écrans. Et alors ? Pourquoi pas ! Fabriquer un livre à partir de ça. De messages virtuels que l’on s’envoie via les satellites qui pullulent au-dessus de nos têtes. Mais c’est qu’il va falloir traduire.

Et c’est là que le roman de Monica Sabolo devient intéressant. Puisque rien, du moins au début, ne vous est « expliqué ». Il faut scruter les informations, pardon, « les données », faire des déductions, imaginer les sentiments qui sous-tendent les textes, les images. Parce que, comme si cela ne suffisait pas dans la veine du bizarre et du surprenant, pour un lecteur habitué à la forme classique, il y a ce ton, cette manière de noter les observations, de l’ordre du méthodologique, du scientifique, presque de l’investigation policière.

L’amour est une pathologie. Il y a l’être aimé et l’être aimant. La romantique et le cynique.

Elle – MS – et lui –XX. Elle, la narratrice, regarde tout cela vu d’en haut, à la fois actrice et observatrice d’une suite d’évènements dont froidement elle rend compte. Du ton de la chercheuse penchée sur un couple de souris dans un laboratoire. Et tout est dit, et là se trouve la gageure réussi d’un roman d’une forme nouvelle, et peut-être anticipatrice de ce que sera demain la littérature. Topons là !

Mais j’oublie le principal : c’est drôle, c’est cocasse, fantasque, attendrissant. Juvénile, puéril quelquefois. Vraiment farfelu, comme peut l’être une histoire racontée par le petit bout de la lorgnette.

«UN MOIS DE LA VIE DE MS

Vie de bureau : 150 heures.

Temps passé avec XX (hors vie de bureau) : 35 heures.

Temps de bonheur passé avec XX : 2 heures.

Brossage de dents : 2 heures et demie.

Larmes : 4 heures.

Sexe : 1 heure et demie. »

Trois chapitres : « De l’aveuglement », « Des antécédents » et « De l’effondrement ». Et dans l’aveuglement, tous les dérèglements de la raison sont convoqués. Rien de nouveau sous le soleil : cela va jusqu’à l’observation et la dissection d’un foie de volaille, photo à l’appui et commentaire succinct : « Interprétation incertaine » ! Puis le reportage change d’allure lorsque la narratrice se penche sur son passé. Pourquoi s’enferre-t-elle dans une histoire vouée à l’échec, dans cet attachement compulsif, sans espoir, qui frise la folie douce ? De quoi donc est faite notre aptitude à accepter l’inéluctable, dans un délai raisonnable (voir définition dans le dit ouvrage), en matière de sentiments ?

«La question de la transmission se pose ici avec toute son acuité et son mystère. Que transmet-on à son enfant ? Des cheveux blonds, des yeux bleus, de tout petits pieds ? Mais aussi le goût de la cigarette, du panettone, des garçons possédant une guitare ? Doit-on envisager pour ce fœtus une vie remplie de valises faites au milieu de la nuit, valises qui reviendraient inévitablement à leur point de départ quelques semaines plus tard ? En d’autres termes, ce fœtus est-il voué à revivre, encore et encore, des émotions encodées dans une région fossile de son cerveau et ainsi traverser, de façon quasi simultanée, l’amour et la fin du monde, l’espoir et la foudre, une comédie romantique et un film de zombies ? »

Quand effondrement il y a, ce ne sont que recours à la superstition, comportements obsessionnels et somatisation. Il faut à présent décrypter doublement le sens des informations qui nous sont livrées. Comme si l’abîme dans lequel se trouve précipitée la jeune femme lui ôte toute capacité d’étayer son récit, de l’éclairer plus précisément. La Princesse de Clèves n’a qu’à bien se tenir, tout n’a pas encore été dit sur les peines de cœur. Surtout dans cette traduction. Cet O.L.N.I. fera date, je pense. C’est en tous cas ce qui a dû décider le jury du prix de Flore à le primer en cette année 2013. Gageons que le livre électronique aura tout à gagner dans cette forme-là, en y incluant, dans un avenir prochain, tant qu’à faire, fichiers audio et vidéo. Et parions aussi que Monica Sabolo, journaliste et rédactrice en chef des pages Culture du magazine Gracia, avec déjà deux romans à son actif, inspirera d’autres écrivains.

Si l’on peut encore appeler ainsi les créateurs de ces œuvres-là – proches, si proches d’artistes telles que Sophie Calle, qui, rappelons-le, entre autres, « étale sa vie, entre performances et romans, et aboutit à une démarche d’art narratif dans lequel se mêlent fétichisme, représentation et voyeurisme ».

L’avenir semble appartenir au mélange des genres. Il n’y aura peut-être que les nostalgiques des belles lettres, le mot lettre pris en son sens premier, qui ne s’en consoleront pas !

Chantal Lévêque

Monica Sabolo au hasard des pages de son roman-montage.
Monica Sabolo au hasard des pages de son roman-montage.
Monica Sabolo au hasard des pages de son roman-montage.

Monica Sabolo au hasard des pages de son roman-montage.

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CL 30/11/2013 22:52

Rien ne se perd, tout se transforme… Il n’y a que des variantes, certainement. L’art n’est fait que de cela. A l’ère du numérique, il fallait que quelqu’un (quelqu’une, là est peut-être un changement) s’approprie l’idée.

Livre : ?

Gadget : oui/non ? Lisez, vous me direz…

Tendance : oui, évidemment.

Maintenant, si, comme disait Hugo Victor : « LA FORME, C’EST LE FOND QUI REMONTE A LA SURFACE", je peux comprendre que l’on soit sceptique !

Merci en tous cas pour la référence, le style (ou autre chose) en plus, ce ne sera pas de refus.

Alesia 30/11/2013 10:02

L'écrivain allemand W. G. Sebald (1944-2001) illustrait aussi ses romans ("Emigrants", "Vertiges" publiés en France en poche Folio) de photos, étiquettes, factures et autres. Internet, SMS et tutti quanti n'existaient pas. Ceci dit, il était, me semble-t-il, plus proche de Kafka, Thomas Mann ou Claude Simon que de Monica Sabolo et son livre-gadget très tendance.