Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Chantal Lévêque

Ultimes paysages de Gustave Courbet

« La claire fontaine », de David Bosc

(Editions Verdier, juin 2013, 116 pages)

«Dans les gorges de Nouailles, entre Lods et Mouthier-Hautepierre, Courbet jeta son sac et se déshabilla. D’un geste lent, genoux fléchis, tête baissée, les deux mains se saisissant du col par-dessus les épaules, il ôta sa chemise. Un pied déchaussa l’autre. Déboutonnés, les pantalons s’effondrèrent comme un paquet de tripes. Il avança tout nu – ayant cette nudité moindre, atténuée, des gens gros – et se jeta dans une sente mêlée de cailloux, avec des enjambements de ronces, des racines déterrées, la dévala comme s’il avait encore aux pieds ses galoches… Courbet sauta dans l’eau à la façon d’un cheval, le nez en l’air et la poitrine en avant. L’orage de la veille avait grossi la rivière, qu’un encaissement de roche faisait tonique en toute saison. »

Le voilà sur le chemin de l’exil, le peintre aux toiles monumentales et provocatrices. Celui qui, à 20 ans, rebelle aux ambitions de son père qui le voyait polytechnicien, débarquait à Paris avec une seule idée en tête : apprendre le dessin, la peinture, acquérir la technique en copiant les plus grands maîtres. A force d’opiniâtreté et assumant farouchement sa radicalité, tant dans ses opinions, sa manière d’être que dans la facture de ses œuvres, il réussira à exposer (« à compte d’auteur » s’il le faut) et à atteindre une notoriété évidemment récriée en raison de ses transgressions, sa démesure, de ce regard jugé trop voyeuriste, pornographique, trop « réaliste » qu’il porte sur le monde. 40 ans durant, la valeur de ses toiles ne cesse de grimper, jusqu’à cette malheureuse affaire de la colonne Vendôme.

Ultimes paysages de Gustave Courbet

C’est un artiste engagé. Excessif dans ses convictions, avec un côté bravache, « un goût de l’épate », un peu mégalo et beaucoup d’ego… En avril 1871, il va se faire le soutien artistique de la Commune. Rien d’étonnant, lui qui, pendant tant d’années, sur les traces d’un grand-père maternel républicain, conspuait Napoléon. Il demandera à ce que cette colonne soit déboulonnée. Elle sera détruite par les Communards. Ils seront massacrés. Lui, mis aux arrêts. Condamné. 6 mois de prison et obligation du rétablissement de la colonne à ses frais. Séquestration de ses biens. Confiscation de ses propriétés. Interdiction de vendre ses toiles. Donc, fuite en Suisse, où il entreprendra une action judiciaire à distance. Là, on lui ordonnera le paiement de sa dette par annuités de 100 000 Francs avec une première échéance au 1er janvier 1878. Il mourra la veille du jour prescrit !

Dans ce court roman, rien n’est dit de ceci et comme cela. On est à mille lieues de cette chronologie historique. Elle s’avère pourtant nécessaire pour comprendre ce personnage haut en couleurs (si je puis dire !) qui, jusqu’au bout, revendiquera sa liberté. « Pour tous, la liberté – disait-il, c’est-à-dire le devoir de se gouverner soi-même. »

Le 23 juillet 1873, il arrive en Suisse. Dans la nuit du 31 décembre 1877, il décédera. La cirrhose et l’hydropisie le terrasseront, sur les bords du Lac Léman. Ce lac dans lequel il prenait tant de plaisir à se baigner.

«Il avait laissé son bol à tiédir sur le parapet. Entré dans l’eau en trois enjambées, il s’affala en soulevant de grands remous, disparut tout à fait, puis ce fut l’explosion à la surface d’une gerbe d’eau, de cheveux, de barbe, les bras levés, un cri. Courbet faisait à présent la planche (il avait plutôt l’allure d’une barque à l’envers) et les foulques noires, autour de lui, lorgnaient le dôme de son ventre. Elles en méditaient peut-être l’ascension, qui sait ?»

C’est un portrait façon puzzle que nous offre l’écrivain. Une étude de caractère. Qui s’appuie, à pas feutrés, sur des sources aussi variées qu’un rapport de médecin, l’interprétation d’une toile, un compte rendu de police ou une correspondance privée. Une affabulation poétique, chaotique, hétéroclite, énigmatique quelquefois. Une écriture « réaliste », comme à la manière des tableaux du maître d’Ornans … pleine de la nature et de la chair du monde. Ce sont des explorations en profondeur, à l’image de ses paysages. Avec cette même densité qui oblige à la lenteur, dans la lecture. Un récit tout en sensualité, en sonorité… Une substance riche, qui décrit avec une infinité de détails - mais qu’il faut souvent débusquer derrière chaque envolée de mots - les quatre dernières années de ce rabelaisien, ce jouisseur de la vie que fut Courbet, loin de chez lui.

Par petites touches, le portrait se découvre au gré de ses occupations, de ses rencontres, de ses choix, qui sont toujours de l’ordre de l’excès, du licencieux, du fantasque. Ce retour à la terre ne lui coûte pas tant que ça, c’est un provincial qui n’a jamais vraiment goûté aux conventions de la bourgeoisie parisienne. On le traitait de rustre, d’illettré : ce qui d’ailleurs n’était pas faux. Il en rajoutait même une couche : il forçait sa gouaille et son accent pour épater les Parisiens. Un genre de Depardieu avant l’heure, dirais-je.

Alors, à quoi s’occupe-t-il, en son exil ? Il marche, il se baigne, il chante, il fume, il boit (beaucoup, du vin blanc surtout)… et il peint. Des paysages, beaucoup de paysages, « des cartes postales » pour les autochtones, et puis des choses un peu plus sombres, dans les profondeurs… des grottes, des forêts, des lacs.

Ultimes paysages de Gustave Courbet

«Fond des nuits, fond des corps, fond des bois, on ne s’enfonce que dans la profondeur elle-même. Et la chose formidable que l’on cherche est partout. Il arrive qu’on la touche du doigt, sans y voir tout à fait, sans en être certain, à la façon d’un pêcheur à mains nues qui sent le ventre d’une truite à l’instant même où elle s’échappe. » Il peint l’eau, la mer, la grève, l’horizon. Il peint les vagues, les sources, les bois, les femmes, la jouissance des femmes. Avec toujours ce regard tourné vers l’intérieur. Il s’entoure de familiers : les artistes de la région, les notables, les voyageurs de passage. Il a besoin d’un public pour faire le fanfaron, le vantard, le drôle, dans les auberges alentour. C’est un fort en gueule, « un amateur de gaudriole, de gauloiserie », toujours tonitruant et sûr de lui. Il va jusqu'à injurier les agents de police vaudois lorsqu’ils le prennent en flagrant délit de baignade interdite (dans le plus simple appareil, bien évidemment). Au hasard de fréquentes réminiscences habilement amenées par l’écrivain, on découvre des bribes de son passé, riche en scandales et polémiques. Et puis Baudelaire aussi, qui vécut un temps chez lui.

Ultimes paysages de Gustave Courbet

Lorsque sa sœur Juliette (portrait ci-contre) vient lui rendre visite, elle s’inquiète de son laisser-aller et l’enjoint de se faire aider dans la maison, au bord du lac. Et c’est au travers du regard de ce couple de Marseillais qu’il emploiera à son service qu’on le verra tout doucement s’enfoncer dans une déchéance physique irrémédiable. « Le paysage tout autour du ventre, des galets ronds, gluants, sous la plante des pieds, encore quelques mètres en avançant, et remonter enfin les orteils à la surface de l’eau. La légèreté. Ne plus peser, ne plus sentir son poids, allongé face au ciel. L’eau vient aux tempes et fait aux oreilles un clapot qui marque le vivant silence ». Ce ventre énorme qui le gêne à présent. Il est repu de toute cette nature organique, cette chair, cette matière sensorielle dont il s’est gavé, il ne cesse encore de s’y perdre. Par la vue, le toucher. « Quand il peignait, Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s’égarer, au risque surtout d’être ébloui, soulevé, délivré de lui-même. »

Les dernières pages sont une apothéose terrible, mais qui célèbrent encore et toujours l’intarissable appétence de l’artiste pour la vie, pour la joie d’être au monde… et pour tout ce qui a trait aux déclinaisons aquatiques. A la Tour-de-Peilz, où il finira ses jours, « Les trois baigneuses », ce tableau dont la structure est exactement comme la descente d’une croix, ne le quitteront pas.

Ultimes paysages de Gustave Courbet

« La claire fontaine » est le titre de ce court roman. Et l’on comprendra pourquoi ! En quelques coups de pinceaux, d’une préciosité littéraire évidente, David Bosc réussit à vous faire entrer dans la vie de Gustave Courbet, à en ressentir la vitalité, la gourmandise, l’incroyable vigueur que l’on pressent dans ses toiles. Il va jusqu’à lui trouver quelque chose de séraphique. Je n’irai pas jusque là, mais je peux comprendre qu’à force de se pencher sur les états d’âme d’un exilé d’une nature aussi joviale, d’en scruter les élans sur la toile, il se soit laissé aller quelque peu à l’indulgence.

Lisez cette claire fontaine et plongez-vous dans les tableaux de Gustave Courbet. Au début, c’est un peu ardu… et puis au fil des pages, on se laisse emporter, c’est raffiné, sensuel. C’est une belle méditation sur la liberté et les plaisirs de la vie.

Chantal Lévêque

Ultimes paysages de Gustave Courbet

David BOSC est né à Carcassonne. Il a passé son bac à Marseille et étudié à Paris. La quarantaine à présent, il réside à Lausanne et travaille comme éditeur aux Editions Noir et Blanc depuis 2005.

En 1996, son premier livre était un essai consacré à l’écrivain anarchiste Georges Darien (Ed. Sulliver). Il a publié ensuite deux romans chez Allia : « Sang lié » (2005) et « Milo » (2009).

C’est sur les rives du lac Léman qu’il a sans doute rencontré la figure de Gustave Courbet (1819-1877), à laquelle il consacre ce troisième roman qui a obtenu le prix Marcel Aymé et le prix Thyde Monnier de la SGDL.

Commenter cet article

Eden 13/11/2013 08:46

Votre lien ne fonctionne pas. Dommage.

Chantal 13/11/2013 12:12

http://fr.search.yahoo.com/search?fr=spigot-adr-ffmac&ei=utf-8&ilc=12&type=997063&p=le+president+film+vid%C3%A9o

Essayez celui-là, toujours en copié/collé...

Chantal 11/11/2013 00:06

Que nenni ! Un pur hasard… idem pour ses promenades du côté vaudois.

Même si, bien évidemment, j'en suis sûre, aucun de nous deux ne renierait le talent de ce cher Michel Audiart (dont je vous soumets ce petit dialogue qui n’a pas pris une ride !)

Merci en tous cas de suivre nos pérégrinations à tous les deux dans le domaine de nos lectures…

http://fr.video.search.yahoo.com/video/play?p=michel+audiard+youtube&vid=29159f9f252db357e20c231c35a8e615&l=11%3A38&turl=http%3A%2F%2Fts4.mm.bing.net%2Fth%3Fid%3DV.5000339510331699%26pid%3D15.1&rurl=http%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3DAh1-S1psakg&tit=Le+Pr%C3%A9sident+-+Partie+2_2+-+Jean+Gabin%2C+Bernard+Blier%2C+Michel+Audiard&c=13&sigr=11ac0p0dn&sigt=126hu4vrl&ct=p&age=0&b=61&tt=b

Eden 10/11/2013 09:29

"Un portrait façon puzzle", écrivez-vous. Dans le blog d'Henri Lhéritier je lis ce titre : "Des morts façon puzzle". Michel Audiard serait-il le maître à penser des Vendangeurs littéraires ?