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Publié par Chantal Lévêque

Ces Japonais qui s'évaporent

« Les évaporés » de Thomas B. Reverdy

Né en 1974, agrégé de Lettres Modernes, Thomas B. Reverdy est l’auteur de La montée des eaux (2003, Points 2010), Le ciel pour mémoire (2005), Les derniers feux (2008 - prix Valery-Larbaud) et L’envers du monde (2010), tous édités au Seuil. Les évaporés est son cinquième roman. Il a été écrit au Japon, dans le cadre d’une résidence d’écrivain à la Villa Kuyuyama de Kyoto.

Thomas B. Reverdy dans l'ascension du Fuji-Yama (photographie extraite de son blog : lien en fin de texte)

(Editions Flammarion, août 2013, 300 pages).

Ces Japonais qui s'évaporent

En septembre, les critiques littéraires étaient d’accord sur un point : beaucoup de jeunes romanciers font évoluer leurs personnages dans la violence du monde d’aujourd’hui. Non pas sur le mode d’un militantisme pur et dur, avec des revendications semblables à celles que nous voyons défiler sous nos yeux en ce moment, mais plutôt sur celui de la fuite, de la désertion, afin de trouver un espace où se rassembler pour aller à contre-courant.

Ce sont de charmants poissons flottants sur le bandeau qui ont attiré mon regard et m'ont fait choisir, dans ce genre-là, le roman de Thomas B. Reverdy qui nous parle des « évaporés ». Au Japon, un adulte a légalement le droit de disparaître, la plupart du temps pour cause de licenciement ou de surendettement, ressentis comme une grande honte. La police n’enquête pas s’il n’y a pas de crime. Le famille non plus, parce que pour elle c’est un déshonneur. Considéré comme un déserteur, un fugueur (un « johatsu »), l'homme entre dans la clandestinité. Il échappe au système. « Acte de lâcheté ou choix salutaire et courageux » : à chacun de juger.

C’est entre autres ce que va essayer de savoir Richard B., le personnage principal, lorsqu’il accompagne son ex-petite amie (dont il est toujours amoureux), dont le père vient de disparaître, là-bas, dans « le monde flottant ». Elle l’a engagé comme détective privé, ce qu’il est d’ailleurs de par son métier. Et poète aussi… A San Francisco, c’était plutôt le chômage pour lui, avec l’avènement de toutes ces nouvelles technologies qui permettent de se surveiller mutuellement. Alors, banco… Peut-être réussira-t-il au moins, dans cette affaire, à regagner le cœur de sa dulcinée.

Construit comme une enquête policière, en mode descriptif, et en suivant le trajet de plusieurs personnages, c’est d’abord très sereinement que l’on suit le fil du récit.

« Le temple était évidemment une sorte de perfection : bâtiments alignés sans dehors, ouverts sur des jardins qui faisaient partie d’eux – ou étaient-ce les pavillons qui n’étaient qu’une partie abritée des jardins ? – reliés par des coursives et des ponts en arche recouverts de toits d’ardoises brillantes, grises ou argentées plutôt, en forme de vagues reflétant le ciel et le scintillement humide de l’air. Des pins étagés avec science laissaient voir, à travers leur feuillage de dentelle, les bosses moussues, les pierres et les arbustes d’azalées qui dessinaient, si l’on fermait à demi les yeux, des paysages entiers de montagnes et de vallées, se succédant dans une profondeur sans échelle, vibrant de toutes les nuances de vert qui font ici la forêt, du jade clair des bambous au pétrole sombre des conifères, en passant par l’émeraude des érables d’avril, tout le Japon, par plans, détails et flous de brume, comme dans un paravent d’Héian. Une rivière invisible serpentait uniquement, semblait-il, pour combler l’œuvre et lui donner vie en laissant entendre partout le bruit léger, changeant et régulier de l’eau. »

Avec quelquefois des accents « murakamiesques », on passe des merveilles d’un pays retrouvé pour Yukiko son amie, à des sentiments de solitude extrême de Richard B. face à cette civilisation dont il ne sait ni déchiffrer les signes, ni comprendre la langue, et encore moins l’apprendre (il y a 12 façons de compter jusqu’à 10 !). Et puis il peine aussi à apprécier la (goûteuse, pour les Japonais) fadeur des plats (50 espèces de tofu : comment s’y retrouver ?), sans parler des légendaires formules de politesse, si désopilantes.

Tout en douceur, dans un style limpide, sans artifices, émaillé d’un vocabulaire japonais à traduire en s’appuyant sur le contexte, on accostera pourtant sur des rivages moins plaisants lorsqu’on découvrira que la triple catastrophe de 2011 tient le rôle principal dans ce roman. Fukushima et ses mensonges, ses dérives politico-financières, la gangrène de la mafia des syndicats, la corruption des dirigeants, de ceux qui restent dans l’ombre : « Un pied dans plusieurs mondes, la politique, les affaires » (toujours la même histoire !).

L’écrivain imagine – mais ne fait-il qu’imaginer ?... dans une bienheureuse note en fin d’ouvrage, il nous en dira plus – une société post-apocalyptique où il ne resterait plus aux victimes qu’à disparaître pour ne pas crouler sous les dettes, ne plus être comptabilisées, surveillées, exploitées. S’évaporer aussi en signe de protestation contre un système avide d’argent, qui n’a même pas la décence d’enterrer ses morts avant de faire repartir la machine, à l’identique, pour rester dans la course, pour continuer à jouer dans la cour des grands, mondialisation oblige. Ceci, bien entendu, au détriment des hommes, de la démocratie, de la liberté.

« Vous ne savez même pas ce que vous êtes venu faire là.

Saloperie !

Putain de merde !

Il faudrait pouvoir en vouloir à quelqu’un.

Vous regrettez Dieu.

Pas pour le paradis, mais pour pouvoir l’engueuler. Tout est mal fait, tout est foutu. Ca s’écroule, ça se casse, ça se finit tout le temps. Le monde flotte, c’est tout, comme le Japon, comme un île. Une grosse boule qui roule dans l’espace, le monde, et même pas tout à fait ronde. Regardez comme c’est foireux. Vous allez mourir là, comme un con, et il n’y a personne à engueuler.

Les ruines font des bosses sous la neige, on dirait des vagues, et l’océan est pareil. Peut-être qu’il y a d’autres ruines, là-bas, au fond, d’autres Japons, d’autres côtes englouties, disparues, avec leurs pêcheurs, leurs ouvriers et leurs collégiennes, plissées dans les recoins des failles profondes, peut-être qu’il y a d’autres mondes, telles des pelures d’oignons.

Vous délirez.

Il faut vous ressaisir si vous voulez vous en sortir. »

On sort de tout là plutôt groggy. Oui, c’est peut-être foutu. On aurait dépassé le point de non-retour, paraît-il. Ce sont des scientifiques qui le disent. Alors ? Prophète, l’auteur ? Allez savoir ! Dénonciateur, oui. Révolté, rebelle… Avec un faible pour la poésie aussi, ne l’oublions pas. Il a baptisé son héros Richard B. B. comme Brautigan, le poète de la Beat Génération dont il saupoudre son texte de quelques petites citations et autres références bien camouflées (Yukiko serait-elle un avatar d’Akiko, l’épouse japonaise ?). En lien avec bien sûr son voyage au Japon, à Brautigan, et à lui aussi, Thomas B. Reverdy (allez voir sur son blog, vous en saurez plus).

Et comment finit l’histoire ? Comme une histoire japonaise. Parce que, « dans un roman français, ils n’auraient jamais pu retrouver son père, et, dans un roman américain, ils auraient pu le ramener chez lui. » Allez ! Soyons sages. Broyons du noir, mais n’en mettons pas partout…* pour reprendre un joli haïku d’un ami cabochard ! C’est ce qu’il faut se dire en quittant ces pages, et Thomas nous y aide un peu… mais juste un tout petit peu !

Chantal Lévêque

*« Je dois être un sage

je broie du noir

mais je n’en mets pas partout ».

Michel Gorsse (« Haïku des hauts cantons ». Extrait de « La licorne d’Hannibal » n° 31, revue du Cercle des Authentiques Cabochards de l’If, 66200-Elne).

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