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Publié par Bernard Revel

Souvenirs de lectures : Robert Morel éditeur

Dans la grisaille de l’édition, Robert Morel avait apporté, au début des années 60, un beau grain de folie. Le livre, cet objet qu’est le livre, avait acquis, grâce à ce diable d’homme et aux talents de maquettiste de sa femme Odette Ducarre, une dimension esthétique sans précédent qui tranchait avec la masse des couvertures quelconques ou criardes dont les rayons des librairies, aujourd’hui comme hier, sont remplis à craquer. Robert Morel éditait d’abord pour se faire plaisir, à l’image d’un autre artiste en bibliophilie, le poète alésien Pierre André Benoit (PAB) qui fut son ami. Les deux hommes s’influencèrent mutuellement avant de suivre chacun sa propre voie, PAB dans l’édition d’art et Robert Morel en métamorphosant l’édition généraliste. A Forcalquier, en Haute Provence, son atelier avait la démesure et l’inconscience de la passion. Chaque livre qui sortait de sa presse était un acte d’amour.

Souvenirs de lectures : Robert Morel éditeur

Il y eut, par exemple, la mémorable « Cuisine paléolithique » de Joseph Delteil. Avec ces mots de l’éditeur en dernière page : « Pendant les seuls jours de l’année où tout se mange - en 1964, avant, pendant et après l’équinoxe de septembre qui tomba en pleine lune - ce livre de Joseph Delteil a été imprimé pour la première fois, à Taizé, et relié dans les ateliers Prache, d’après les maquettes d’Odette Ducarre. L’édition Princeps a été limitée à 3000 exemplaires sur offset, 222 exemplaires sur vélin d’archée, plus quelques exemplaires de chapelle. L’anneau est prévu pour suspendre ce livre dans votre cuisine, entre le chapelet d’ail, les bonnes herbes et les saucissons. Le bon torchon marqué aux initiales de l’auteur, qui lui sert de reliure, est pour vous essuyer les mains avant de l’ouvrir ; mais, beaux cuisiniers, ne vous les essuyez jamais avant de manger ».

C’est avec gourmandise, émotion et une certaine préciosité que Robert Morel décrit l’objet qu’il donne à lire. En privilégiant le plaisir des yeux. Le contenu détermine la forme du contenant. L’un est toujours en harmonie avec l’autre. D’où l’anneau pour suspendre « La cuisine paléolithique » de Delteil tout comme « La cuisine rustique » d’André Bonnaure. « Le livre des soupes » de Robin Howe est rond et blanc comme une assiette. « Le privilège d’être » de Georges Matthieu est triangulaire, clin d’œil à l’œuvre de cet artiste qui défrayait la chronique en son temps.

Robert Morel ne négligeait jamais, au profit de la forme, le fond. Ses auteurs n’étaient pas les premiers venus, qu’ils soient de Provence, comme Marie Mauron et Marcel Pagnol dont les truculents sermons sont réunis dans un recueil, ou de partout (Dom Helder Camara, Marcel Jouhandeau, Jules Roy, Louise de Vilmorin parmi tant d’autres).

Souvenirs de lectures : Robert Morel éditeur

Comment ne pas évoquer, par ailleurs, la magnifique collection des « célébrations » ? Du pain à la pomme de terre, du pissenlit à la nouille, du miroir au corps, avec des auteurs comme Jean Grenier, François Solesmes, Raymond Oliver ou Jean Follain, elle donnait aux choses les plus banales un nouvel éclairage fait d’humour, de poésie et d’érudition. La collection compta 64 titres. Parmi les plus marquants, citons la célébration de Johnny Hallyday par Johnny Hallyday (livre-disque devenu rarissime), celles du bois par Bernard Clavel, du lit par Claude Aveline, du trou par Bernard Miot, du vin par Maurice Lelong. Sans parler, si j’ose dire, de la célébration du silence par Robert Morel lui-même. Et comment passer justement sous silence la délicieuse célébration de l’épingle de nourrice par notre ami Claude Delmas, un livre rose imprimé « entre Noël et Pâques en 1969 ». On y lit: « C’est avec cet objet qu’autrefois Line me blessa. Regarde. Tu verras que ma paupière, à cet endroit, garde toujours une légère cicatrice ».

Souvenirs de lectures : Robert Morel éditeur

Ces petits livres carrés, « on n’a guère envie de les ranger dans sa bibliothèque », écrivait la revue Connaissance du monde. « Ils sont plus à l’aise parmi les bibelots et les objets vivants… On les caresse, on les offre, on les aime ».

Robert Morel aimait les livres. Il aimait aussi les écrivains. Surtout s’ils étaient « maudits» comme André de Richaud, né à Perpignan, dont il réédita quelques titres : « La Douleur », « Je ne suis pas mort », « La Création du monde » et « La Nuit aveuglante » dont la couverture pourpre vous scrute de ses yeux ronds qu’un cordon anime.

Un jour, pourtant, pour cause de faillite, tout s’est arrêté. Le fonds Morel, si riche de découverte et d’amour des livres, s’est évanoui au gré des ventes aux enchères. Robert Morel est mort le 15 janvier 1990. Sa fille Marie Morel, artiste peintre aussi inventive dans son art qu’il l’était dans l’édition, lui a consacré en 2000 un joli petit livre de forme carrée lui aussi. Elle y égrène poétiquement ses souvenirs. « Je me rappelle qu’il y avait des livres partout, qu’on vivait dans le livre, avec le livre, on en parlait, on en mangeait, on en chiait, le livre était présent. Je me rappelle des livres que tu faisais, qui se créaient. Je me rappelle les papiers, les maquettes, les auteurs, et maman et toi dans vos livres… Je me rappelle tous les amis qui passaient à la maison, et certains qui s’y installaient longtemps. Tu savais recevoir les gens avec tant de générosité que c’était une fête de laisser ouverte la porte ». Ainsi était Robert Morel, éditeur-miracle, irremplacé.

Bernard Revel

Deux pages du livre que Marie Morel a consacré à son père sous le titre "Robert Morel" (Ed. CLC, 2000).

Deux pages du livre que Marie Morel a consacré à son père sous le titre "Robert Morel" (Ed. CLC, 2000).

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Didier 08/12/2013 22:04

Superbe - et surtout nécessaire - évocation, cher Bernard. Avec, de surcroît, le bon souvenir de notre visite de l'expo de Marie (Morel), il y a quelque temps déjà, au château des Allymes.