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Publié par Chantal Lévêque

Ça déménage dans la presse régionale

« Avis d’obsèques » de Michel Embarek

(Editions L’Archipel, août 2013, 298 pages)

Né en 1952, dans le Jura, Michel Embarek est un ancien journaliste musical, notamment au magazine Best de 1974 à 1983. En 1984, il publie un premier roman, Sur la ligne blanche, qui reçoit le Poker d’As de l’année du Polar. Par la suite, journaliste dans un grand quotidien régional, en charge des faits divers et de la justice, il poursuit sa carrière d’écrivain et publie une vingtaine de romans noirs. La mort fait mal, publié en 2000, vient d’être réédité dans la collection Archipoche. Il vit aujourd’hui entre la Touraine et Paris.

Ça déménage dans la presse régionale

Une carrière de journaliste, en charge des faits divers et de la justice, dans un grand quotidien régional, ça laisse des traces. Et quand on se pique ensuite d’écrire des polars, on balance ! De toutes les embrouilles étalées dans cet Avis d’Obsèques, si rien que le tiers de la moitié sont véridiques, on se dit aussi : dans quel monde vit-on ? Mais là ne se situe pas encore la question lorsqu’une sacrée flopée de véhicules déboule devant le corps d’un patron de presse occis dans le parc d’une petite ville de province. Pas moins de la moitié du bouquin pour planter le décor et les personnages, dont beaucoup sont déjà là, sur les lieux du crime, dès les premières lignes.

Le défunt, héritier d’un quotidien créé en 1944, s’était lancé – ère numérique oblige – dans une entière refondation de l’empire : « Format tabloïd, rubrique people quotidienne, site Internet dédié, magazine de fin de semaine, maison d’édition régionaliste, radio et, tadam ! sonnez trompettes, inauguration de TV Océan, dans les locaux même du quotidien. En sept ans, ce Rastignac de la côte des Rouleaux avait révolutionné le paysage médiatique…

Une mutation réalisée à la hussarde, après avoir dénoncé unilatéralement les accords d’entreprise, ratiboisé les RTT, bloqué les salaires, essuyé sans céder plusieurs jours de grève et de non-parution. Ce que ses conseillers, le directeur des ressources humaines, Firmino Carvalho, et le directeur de la rédaction, Philippe Marais, nommaient « un management agressif ». Deux personnages qui auront leur rôle à jouer dans l’histoire… Attention les yeux ! Et chapeau à l’auteur qui nous offre là un tableau des plus réalistes du milieu de la presse, complètement chamboulé par l’arrivée des écrans. Et, qui plus est, le saupoudre d’un humour assez piquant… Pour preuve :

« La prochaine présentation du plan social devant le comité d’entreprise a déclenché un incontrôlable foutoir. Réfugiés au quatrième étage, celui de la direction, les cadres sup’ dont les noms figurent sur la liste noire vérifient à la louche le montant de leurs indemnités sur la calculette de leur téléphone portable. D’autres complotent mollement, l’un propose d’appeler la CGC à la rescousse, un autre, résigné, empile dans un carton un agenda suivi d’un disque dur externe contenant soi-disant de quoi faire sauter la baraque, puis quelques photos de son empire, bobonne, les gosses, le pavillon sur sous-sol et une Harley agrémentée de sacoches à franges. Commerciaux et techniciens, eux, consultent déjà les offres d’emploi sur les sites de chasseurs de tête… A l’écart, en combinaison de travail, un manœuvre du service maintenance des rotatives montre discrètement à un copain une clé plate pour serrure à pompe, celle de la réserve des bonbonnes de gaz utilisées par les chariots élévateurs. Excitation, résignation, insouciance, gravité, se mêlent en une litanie de plans sur la comète où chacun tire les cartes de l’avenir des médias. Insubmersibles ou condamnés à proche échéance, les quotidiens de province ? »

Ça déménage dans la presse régionale

On se pose nous aussi la question ! Bien sûr ! Tout cela est très crédible… Autour du corps, il y a aussi la panoplie de l’univers policier. Brigadier, officier, lieutenant, commissaire… bref, « les inspecteurs », comme on dit en Amérique (ce n’est pas de moi, c’est de l’auteur). PJ, SRPJ (les bœufs-carottes viendront plus tard)… Je m’y suis un peu perdue, mais c’est normal, le tout étant de savoir que tout ce petit monde se tire dans les pattes, comme d’habitude.

Côté justice, idem : Identité judiciaire, substitut du procureur, procureur. Une femme, tiens ! Elles ne sont pas pléthore dans ce polar ! Amoureuse, la juge d’instruction. Malheur à elle… Jusqu’aux huiles de la politique que notre polardeux s’en va stopper net dans leur partie de chasse dominicale pour se pencher sur le corps : notables de la ville, préfet, président du Conseil Général… Sans parler des techniciens de l’investigation criminelle, des pompiers, du Samu, des journalistes, de l’équipe de FR3… « Comme à la télé ! » si on en croit une bande de cyclistes du dimanche qui passait par là.

Quid du détective ? Il arrive, il est là, comme un cheveu dans la soupe, à la page 18 : Victor Boudreaux. Doté d’un passé à donner froid dans le dos, il a raccroché son colt pour jouir d’une retraite pas tout à fait assumée… en compagnie d’une sympathique « toquée de cinéma au point de n’être jamais vraiment sortie de La comtesse aux pieds nus ou de La femme aux cigarettes ». Rien qu’avec ces références-là, le portrait est complet ! Il navigue entre la France et la Nouvelle Orléans, ville chère à l’écrivain qui a gardé le contact avec un ami « pour ne pas dire complice », Edgard Ouveure (ça ne s’invente pas !), commissaire divisionnaire (pour faire court), et quelques amis manouches qui lui seront bien utiles en temps voulu.

Et j’oubliais, dans cette galerie de personnages, Schirmeck, l’Alsaco, ex-fait-diversier attitré du canard, qui s’est carapaté au moment du grand chambardement et dont je soupçonne fortement des accointances avec l’écrivain, vu son irrésistible besoin de griffonner sur son petit carnet les réflexions, si insipides soient-elles, des clients des bars qu’il fréquente (« ces dizaines de têtes de pipes kestudeviens ).

Et avec tout ce petit monde-là, Michel Embarek, fort déjà d’une vingtaine de romans noirs à son actif, va nous trousser une histoire brute de décoffrage, dotée d’une verve bien corsée, non édulcorée, dans un style audiaresque à se choper des crampes dans les côtes et se réjouir de cette forte insoumission au politiquement correct.

Ce n’est pas « Pauline détective » : ça ne fait pas dans la dentelle ! C’est quelquefois un peu hermétique pour les néophytes en matière d’expressions argotiques, lesquelles n’ont rien à envier au Sieur Dard, mais lorsque le puzzle criminel commence à prendre forme, hardi les gars ! on se laisse prendre au suspens, à la verdeur du langage et aux « méthodes velues » des protagonistes… et on oublie vite les formules à trois dimensions. C’est rudement bien construit, les pistes sont brouillées à souhait. C’est tonique. C’est viril. Et c’est bourré de clins d’œil, de contrepèteries et autres billevesées humoristiques.

Bien documenté aussi, côté armes et munitions. Mais comme il le fait dire à un de ses personnages, « … n’importe quel tcharbé connecté à Internet…». C’est plutôt la façon d’amener les choses qui marque les esprits, chez Michel Embarek. Dont acte :

« Sans attendre qu’on lui ouvre après avoir toqué à la porte, le commissaire Edgar Ouveure prend Victor au dépourvu.

  • C’est quoi un embout ?
  • Un embout de quoi ?
  • Un flingue !
  • Un embout de flingue ? Un silencieux, tu veux dire ?
  • Non, Victor, un flingue de marque Nambout.
  • Ah, un Nambu ? Avec un u comme trouduc.
  • Hé, c’est toi le spécialiste. Explique-moi comment un mec peut se balader en ville avec ce type d’arquebuse.. .
  • Ben p’têt qu’il a fait une brocante à Fukushima ! »

« Lotus et couche moussue » (emprunt au polardier !), je ne vous en dirai pas plus au sujet de la résolution de l’intrigue – sinon que le mobile ne fait que vous conforter dans l’idée que, même en province (sic), tout fout le camp. Arnaques motivées par l’appât du gain ou les plans de carrière, corruption, trafics d’influence, arrangements entre amis avec renvois d’ascenseurs, combines maquillées, intrigues appelant aux meurtres en cascades. Et donc, conséquemment : « Avis d’obsèques » redondants, dans le canard en perdition ! Lesquels seuls demeurent stables dans cette «mort programmée de la presse quotidienne régionale dans sa forme traditionnelle ».

Donc, quitte à se répéter, « Clystère et boule d’opium », il vous faudra aller jusqu’au bout de ces 300 pages pour découvrir le fin mot de cette enquête savamment orchestrée, dont je salue encore le talent de l’auteur de nous l’avoir aussi bien documentée et agrémentée de petites piques très sérieuses aussi sur le monde comme il va, et surtout comme il ne va pas !

En épigraphe, il nous avait prévenu, sous couvert de la pensée d’un de ses acolytes : «Comme il arrive souvent lorsque les journalistes traînent suffisamment longtemps dans un milieu, j’en suis arrivé à faire partie des meubles, à devenir un élément inoffensif du décor quotidien des inspecteurs. »

Chantal Lévêque

Ça déménage dans la presse régionale

Un amoureux du jazz

« Un détail me caille sur le jabot », comme il dit. Il me semble bien l’avoir déjà croisé quelque part, Michel Embarek. Dans un livre (1) découvert cet été au sortir d’un petit concert de jazz dans le cloître de Saint-Génis des Fontaines, où j’ai d’ailleurs croisé Michel Arcens, créateur de la rencontre… C’est une riche et très éclectique anthologie de textes offerts par 80 écrivains, amoureux du jazz… dont notre auteur de roman noir.

« La voiture traverse au ralenti la voûte de chênes verts enrubannés de mousse espagnole et de colliers de carnaval. Dans les phares luisent les rails du tramway et sur WWOZ, l’insubmersible station de la musique bleue, Trombone Shorty envoie la sauce de « For True » à plein court-bouillon. » Quand je vous disais qu’il a un faible pour la Nouvelle Orléans. Et voilà comment, encore une fois, comme un poisson dans l’eau, mais en musique cette fois, il vous met dans l’ambiance !

(1) « My Favorite Things » Alter Ego 2013 (précieuse et ultime maison d’éditions, sise en Pyrénées Orientales, à publier encore des écrits sur le Jazz).

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