Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Bernard Revel

Viva Cavanna

Il a eu une belle vie, Cavanna, avec son lot de souffrances certes, d’échecs, de déceptions, de découragement, mais une belle et longue vie quand même. Une vie portée par l’écriture. Malgré Miss Parkinson, comme il disait. Cette garce venue le titiller sur le tard, ne l’empêchait pas d’écrire, de tracer des mots de plus en plus petits et illisibles sur une feuille blanche. « Mais je lutterai, j’ai besoin de parler ou je meurs, confie-t-il dans « Lune de miel » son dernier livre. Ma parole, c’est l’écriture. Tant que je pourrai écrire une ligne, je serai présent parmi les vivants. Elle ne m’aura pas. »

Viva Cavanna

Et voilà. Cavanna a écrit sa dernière ligne le 29 janvier, au seuil de sa quatre-vingt onzième année. C’était peut-être quelque chose du genre : « Allez vous faire foutre, bande de cons ! » C’est qu’il ne trempait pas sa plume dans l’eau bénite, le bougre, ni dans les rince-doigt ni dans les tasses de thé. Pour lui, comme pour Brassens, il n’y avait pas de gros mots, de mots sales ou incorrects, il y avait les mots, c’est tout. Dans les années 70 du siècle précédent, ses articles de Hara Kiri et Charlie Hebdo choquaient les uns, enthousiasmaient les autres. J’étais jeune, contestataire, chevelu, je faisais partie des autres. Les choqués, au nom de la bienséance, de la décence et de la morale donc au nom des pouvoirs garants de ces vertus, ne supportaient pas les provocations écrites, dessinées et photographiées de Cavanna et sa bande (le professeur Choron, Delfeil de Ton, Reiser, Wolinski, Cabu, Gébé, Willem et quelques autres dont Coluche plus tard). Ils avaient raison. Ces gars-là ne respectaient rien, ni le pape, ni le président, ni l’armée, ni les banquiers, ni les chasseurs, ni la pub. Bêtes et méchants autoproclamés, ils étaient dangereux, incontrôlables. Ils avaient une mauvaise influence sur la jeunesse. Il fallait les faire taire. Les gardiens de l’ordre ont essayé à plusieurs reprises, au prétexte d’un titre jugé subversif (« Bal tragique à Colombey : un mort ») ou de montages photographiques plutôt osés. Ils n’y sont pas parvenus. Peut-être parce que derrière les mots libres de Cavanna il y avait un ras-le-bol que rien ne pouvait arrêter, celui d’une génération qui avait vécu Mai 68 et n’en pouvait plus de sentir le carcan d’une société trop conservatrice. Oui, d’une semaine à l’autre, avec verve et humour, ce grand bonhomme à la moustache gauloise donnait une version de l’actualité qui dynamitait la version officielle rapportée par la presse bien-pensante et ouvrait ses lecteurs à l’esprit critique. Loin des Dieudonnés qui manipulent les foules pour faire passer leurs idées nauséabondes ou même des humoriste de plateaux télévisés qui mettent tout le monde dans le même sac de leurs provocations bien rémunérées, Cavanna n’avait d’autre motivation que sa foi en l’individu, en la fraternité, en la simplicité des rapports humains. Au fil des années, cette foi s’est usée à force de se cogner à la religion de l’argent, au mépris des « grands » pour les petits, aux choix économiques qui détruisent la planète et laissent tant de gens sur le carreau. Comme il ne cessait de le dire, les cons ont gagné et ils ont un grand avenir devant eux.

Alors, il s’est replié sur lui-même, sur son enfance de petit « Rital » qu’il nous fait revivre dans un roman magnifique, autour de la rue Sainte-Anne à Nogent-sur-Marne, banlieue Est : « Une vraie rue, avec de vrais trottoirs et des caniveaux, sauf qu’elle a un mètre vingt de large de mur à mur et que les trottoirs c’est juste un pavé. Les caniveaux, il y a tout le temps des nouilles dedans. Des nouilles blanches, molles, tristes. Des nouilles françaises. Les nouilles italiennes, c’est rose, c’est joli, à cause de la tomate. D’abord, t’as déjà vu des Ritals jeter la pasta au caniveau, toi ? » Entre son père maçon venu de Lombardie qui a « un caractère en or » et ne sait pas lire, et sa mère native de la Nièvre, forte en gueule qui fait des ménages et des lessives - « Maman, écrit-il, elle a pas la bouche qui se plie dans le sens de la rigolade » - le petit François grandit dans un monde de « Ritals » pour devenir peu à peu un de ces nombreux Français issus de l’immigration des pauvres dont le cœur penche toujours du côté des « petites gens ». A la lecture de ce roman, comme à celle des « Russkoffs », « Maria », « Lune de miel », on voit se dessiner avec précision les traits d’un visage profondément humain qui donne toute leur épaisseur aux idées exprimées dans ses articles de Charlie Hebdo.

La page de Cavanna dans Charlie Hebdo. Humour vache, dérision et lucidité.

La page de Cavanna dans Charlie Hebdo. Humour vache, dérision et lucidité.

Cavanna a toujours écrit avec sa vie, avec ses tripes. Comme tous les grands humoristes, il avait une vision désespérée du monde que ses pauvres mots appelant à un impossible rêve n’ont pu changer. Mais ils ont changé bien des existences, des façons de vivre et de voir les choses. Ils l’ont fait, non pas à la manière d’un catéchisme ou d’un programme politique, mais simplement comme on fait partager ses pensées à des amis. Des pensées au parfum d’anarchie, d’insoumission et d’hédonisme portées par un style qui place Cavanna dans la plus pure veine rabelaisienne. C’est pourquoi il continue de vivre. A travers ses livres bien sûr, ses Charlie Hebdo dont une pile de soixante-dix centimètres de haut veille dans mon bureau. Mais surtout par ce qu’il a semé dans nos têtes.

Bernard Revel

En décembre 1979, Georges Brassens chante "Le roi des cons" avec un choeur constitué de Maxime Le Forestier, Georges Moustaki, François Béranger, Marcel Amont et François Cavanna (à droite) qui reprend le refrain :. "Il y a peu de chances qu'on détrône le roi des cons".

En décembre 1979, Georges Brassens chante "Le roi des cons" avec un choeur constitué de Maxime Le Forestier, Georges Moustaki, François Béranger, Marcel Amont et François Cavanna (à droite) qui reprend le refrain :. "Il y a peu de chances qu'on détrône le roi des cons".

Commenter cet article

Didier 06/02/2014 11:12

Bel hommage du "rital" roussillonnais à l'autre Rital. Grazie, c'est comme ça qu'on dit?

Shendal 03/02/2014 15:46

«… il y avait un ras-le-bol que rien ne pouvait arrêter, celui d’une génération qui avait vécu Mai 68 et n’en pouvait plus de sentir le carcan d’une société trop conservatrice... »
A présent, c’est une société qui subit trop d’injustices, fliquée, surveillée, hygiéniste, système liberticide, régi par la finance, où c’est profit d’abord, etc, etc, … dont la coupe n’est peut-être pas encore assez pleine, ou alors on est tous des endormis, égo-centrés, cerveau disponible trop occupé à s’anesthésier devant des images qui défilent à vitesse grand V, l’une chassant l’autre, pas le temps de la réflexion…
A quand un autre Cavanna ? Issu de l’immigration et ayant ce goût de la provoc, avec de l’humour et beaucoup d’humanité, oui…
Y’a bien Djamel, mais qui d’autre encore ?
Moi j’aime bien lire L’air du temps de Florence AUBENAS dans LMOnde, minis-romans de la France comme elle dysfonctionne plein tube. Dénonciation en douceur, en plein dans le réel… qui porte à la réflexion. Rien ne vaut la lecture pour donner du temps à la méditation. Lisez, vous verrez !

Syl 02/02/2014 10:51

Très bel hommage... A podcaster aussi, la chronique matinale de François Morel sur France Inter, juste avant 9h00, le lendemain de la disparition de Cavanna. Un autre bijou de finesse, d'intelligence et de sensibilité.