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Publié par Chantal Lévêque

Mireille Calle-Gruber, prix Jean-Morer des Vendanges littéraires 2013, entre Chantal Lévêque (à droite) et Henri Lhéritier sous le platane de Rivesaltes. Photo Philippe Cadu

Mireille Calle-Gruber, prix Jean-Morer des Vendanges littéraires 2013, entre Chantal Lévêque (à droite) et Henri Lhéritier sous le platane de Rivesaltes. Photo Philippe Cadu

« Claude Simon, la mémoire du roman. Lettres de son passé 1914-1916 »

par Mireille Calle-Gruber et François Buffet

Editions Les Impressions Nouvelles, janvier 2014, 170 pages. Préface de Michel Butor

Claude Simon : des lettres avant la lettre

Le don fabuleux de très anciens courriers que fit François Buffet, petit cousin de Claude Simon, à Mireille Calle-Gruber, biographe de l’écrivain*, est à l’origine de cet ouvrage. Des lettres, des photographies aussi, pleine page… Et c’est la beauté de ces écritures qui a attiré mon regard, de prime abord. Cela peut paraître étrange de dire cela, mais c’est tellement évident en ces temps où l’on frappe plutôt que l’on ne trace les signes. Rares sont encore les personnes qui manient ainsi le porte-plume avec une telle élégance.

Lettres déliées et fières majuscules penchent, courent sur le papier jauni. Les lignes sont parfaitement espacées, comme si la règle les avait étalonnées. A l’encre, bien sûr, l’écriture de ces phrases, dont l’attestent quelques rares coulures, irrégularités dans l’épaisseur, dans la noirceur du trait. Des ratures, des fautes : presque jamais, d’où l’on déduit une aisance dans la langue : les correspondants sont d’un milieu où l’acte d’écrire est familier.

Et quelquefois, comme le faisait ma grand-mère - maintenant je m’en souviens ! - des rajouts tout à la fin, dans le sens de la longueur, ce qui donne à la missive une allure surchargée, dans une économie de papier qui n’en est pas vraiment une, mais juste parce qu’il y a encore des choses à dire, et que la place manque. Ce qui plonge toujours le destinataire dans cette sorte de désarroi : où donc commence et finit la lettre ?

Lettre de Madeleine (Louloune), cousine de Claude Simon, à sa mère Jeanne.

Lettre de Madeleine (Louloune), cousine de Claude Simon, à sa mère Jeanne.

Lettres rédigées ici entre 1914 et 1916, adressées par Suzanne, la mère de Claude Simon, à sa sœur Jeanne, ou d’autres encore échangées entre Henri Carcassonne, l’oncle de l’écrivain, et son épouse… et que l’on devine, vers la fin, porteuses d’affreuses nouvelles au vu du liseré noir qui les borde. Elles alternent avec de courtes contextualisations et leurs fidèles retranscriptions. A l’échelle des générations à venir, de telles archives risquent de ne plus être compréhensibles, elles auront perdu tout leur sens. D’ores et déjà, des étudiants en graphologie, issus de pays anglo-saxons, sont incapables de les déchiffrer parce que là d’où ils viennent, l’écriture en cursive n’est plus enseignée - ce qui ne saurait tarder chez nous, passage de l’imprimé aux nouvelles technologies oblige.

Voilà la raison pour laquelle je contemple avec un brin de nostalgie cette correspondance du début du siècle dernier et la considère comme une sorte de témoignage d’un art ancien, issu d’une époque révolue où l’on trempait encore la plume dans un encrier pour calligraphier des lettres à longues hampes et hauts jambages, belles arabesques que l’on séchait au buvard, quand le temps pressait.

Michel Butor, qui préface le livre, semble lui aussi empreint de cette sorte de passéisme puisqu’il se remémore, quant à lui, l’usage de l’ardoise magique, qui permettait des inscriptions provisoires que sont ces dessins, ces écritures que l’on pouvait à loisir faire disparaître d’un glissement soudain, comme à présent la touche sur mon écran qui gomme ce qui ne me convient guère. Autres temps, autres usages…

De cette littérature dormante, terme ô combien poétique qu’il nous offre là, Claude Simon a nourri ses romans. Mémoire du roman, mémoire nourricière de son écriture… ici l’archive est plus ample que la mémoire, comme le souligne Mireille Calle-Gruber dans son introduction, et elle le développe formellement en s’appuyant sur des extraits de sa production littéraire. Principalement L’Acacia et Le Tramway pour le roman familial et Les Géorgiques et La Route des Flandres, pour tout ce qui a trait à la guerre.

Avoir lu ces ouvrages semble bien évidemment souhaitable pour apprécier à sa juste valeur l’offrande de ces lettres. Mais pour ma part, au-delà de la connaissance strictement littéraire de ces œuvres, après avoir démêlé l’écheveau des arbres généalogiques de la famille de l’écrivain et rêvé quelque peu sur ces portraits photographiques d’un autre temps, j’ai été très émue par leur contenu.

Elles sont présentées en trois tableaux, trois temps forts de la petite enfance de Claude Simon. La vie sereine que mènent ses parents alors qu’il vient de naître, à Madagascar, puis dans le Jura : berceau de la famille paternelle, en juin 1914. Et puis, quand débutent ces lettres cernées de noir : la tragédie familiale et mondiale. C’est la mort annoncée du père de Claude Simon, sur le Front des Flandres, le 27 août 1914. Et enfin, le désespoir et la longue période de dépression de sa mère, jusqu’en février 1916. Comment rester insensible à cette montée en puissance du malheur, que j’imagine semblable à celle de milliers de familles en ces temps-là ?

Sur couleur sépia, les mots du quotidien sont là. Pour les femmes, les travaux de couture, les soins apportés aux enfants, l’inquiétude qu’elles ressentent à les quitter pour quelques jours ou quand ils sont malades… Pour les hommes, la vendange qui s’annonce, les difficultés à écouler la récolte… Et le temps qu’il fait, l’argent qu’il faut, les nouvelles de la guerre qui s’annonce, qui se prolonge… Au singulier pluriel, ces lettres permettent de vivre ce que furent les premières semaines du conflit mondial. De longues journées, Madame Simon vivra dans l’incertitude du décès de son époux.

« Pleurons et prions, nous ne pouvons hélas ! rien faire de plus »… Elle écrit à sa sœur Jeanne quand elle se rend dans le Jura, seule, endeuillée, avec son jeune fils. Il est souvent malade.

«Puis une petite indisposition de Claude est venue me tourmenter plus que de raison je le reconnais, et pendant deux jours j’aurais été incapable d’assembler deux idées. Cela va heureusement mieux aujourd’hui. Mon chéri prend bien ses biberons et son estomac a l’air de se remettre. Je ne sais à quoi attribuer son indisposition et je me demande si ses dernières dents n’y sont pas pour quelque chose. Je me torture avec cet enfant et dès qu’il ne va pas parfaitement bien, j’imagine les pires choses. Je sens qu’il en sera toujours ainsi, et comme je ne puis espérer l’élever en le préservant de tout, je n’ai qu’à me résigner à souffrir par lui de temps à autre…

Je sais bien que mes alarmes sont toujours exagérées… Je l’ai mené à Salins voir un docteur… il a été de mieux en mieux. Son caractère seul reste un peu difficile, mais je crois bien qu’il sera très violent et me donnera pas mal de peine…

Voilà qu’il est repris d’une crise de sa maladie de peau, la plus forte peut-être qu’il ait jamais eue. Je suis absolument désolée… Je n’avais pas besoin pour m’achever moralement de cette nouvelle épreuve… J’ai passé hier une journée du 8, revivant celle de l’an passé, que tu devines sans peine. Il y a des êtres destinés à la souffrance et au malheur. Il n’y a qu’à se résigner et accepter chrétiennement sa destinée : mais la résignation n’exclut pas la douleur et je bois à une coupe inépuisable. »

L’enfant devenu adulte sera, selon les mots de la biographe, toujours d’une sensibilité exacerbée : que le travail d’écriture bloque plus que de coutume, qu’une passion l’affole, et c’est aussitôt l’impression qu’il n’y a pas d’issue, le phantasme du suicide, les images de la mort trop vue qui surgissent, et le manuscrit passe du vécu à la fiction, laissant indécidable la frontière entre eux.

Claude Simon : des lettres avant la lettre

Autre chose encore : il nous est dit dans ce volume, à propos des prénoms de la famille, que Claude Simon portait celui d’un frère mort avant lui – ce qui s’était déjà produit dans la famille maternelle, en 1873. Lorsque l’on sait à présent les dommages que cela peut provoquer dans la psyché, comment ne pas comprendre, d’une part la douleur extrême de cette mère et, d’autre part, dans les ouvrages de l’écrivain bien plus tard, la présence de cette sorte de double, comme une ombre qui plane (cf Conférence de D. Zemmour à l’Université de Perpignan, en octobre 2013, «… l’entrevue des deux frères dans Les Géorgiques »).

C’est dire ce que peut apporter ces échanges épistolaires (qui n’avaient pas vocation à être publiés : cela souligné à plusieurs reprises par leur récipiendaire) à ceux qui cherchent à décrypter l’histoire des personnages dans les fictions de l’écrivain.

Présence maternelle toxique, mais génératrice de créativité. Il faut lire Le Tramway pour y découvrir la mutation de la figure de la mère souffrante, à l’agonie.Près de lui pourtant, c’est une forteresse familiale qui les protège tous deux : cela transparait dans ces lettres centenaires. De la solidarité, de l’empathie, les mots pour aider, soutenir, soulager, consoler. Ce sera une de ses tantes, Hiette, qui prendra le relais affectif pour Claude, lorsqu’il perdra sa mère à l’âge de 12 ans. Cette présence frêle et souriante qui pose à côté de lui sur la couverture du livre… et qui prend toute la place dans les deux lettres, datant des années 2000, que nous soumet Mireille Calle-Gruber. Comme pour dire à quel point cet ancrage lui fut salvateur. Des lettres d’une tendresse et d’une admiration sans bornes.

« Tu sais ce qu’elle a été pour moi encore enfant, après la mort de maman qu’elle a soignée jusqu’au bout avec aussi ce dévouement et cet oubli de soi qui n’étaient qu’à elle au point qu’on se demande si dans le monde où nous vivons elle n’aura été toute sa vie que cela, c’est-à-dire infinie bonté, infinie générosité… Que dire d’autre… »

Voici donc une grande part de l’histoire de sa vie privée qui nous est donnée, par l’entremise de ces lettres, ces photos, ces documents généalogiques. Comme un voile de plus qui se soulève pour laisser entrevoir une part de vérité, si tant est que l’on sache un jour vraiment tout de cet homme, de cette œuvre, de cette destinée. L’avoir travestie dans ses œuvres rend l’exercice passionnant pour tous ceux qui s’y consacrent : Mireille Calle-Gruber, gardienne de sa mémoire, l’Association des Lecteurs de Claude Simon** qui offre une impressionnante mine d’informations à son sujet et enfin tous les universitaires du monde entier qui défrichent encore, commentent, analysent le sens de ses écrits.

Chantal Lévêque

* Lire aussi dans ce blog : « Le Claude Simon de Mireille Calle-Gruber » et « Questions à Mireille Calle-Gruber ». Mireille Calle-Gruber a reçu le 5 octobre 2013 aux Vendanges littéraires de Rivesaltes, le prix Jean-Morer pour son livre « Claude Simon. Une vie à écrire ».

**http://associationclaudesimon.org/

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Didier P. 05/03/2014 09:33

Très intéressant. Merci Chantal.