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Publié par Chantal Lévêque

Les vestiges du joug à Sigmaringen

« Sigmaringen » de Pierre Assouline

Editions Gallimard, janvier 2014, 360 pages

Il y a un peu plus d’un an, lorsque Pierre Assouline postait sur son blog (1) un hommage au roman de Kazuo Ishiguro, « Les vestiges du jour », ainsi qu’au film qui s’en est inspiré avec mention spéciale au majordome de l’histoire, quelques commentateurs parmi les plus fidèles et les moins échevelés s’étonnaient de cette étrange incursion, hors de toute actualité littéraire du moment. « Les voies du Seigneur sont impénétrables » s’esclaffaient-ils. Pas tant que ça, si on laisse le temps s’écouler…

Les vestiges du joug à Sigmaringen

Voilà que paraît Sigmaringen… et l’on comprend qu’à ce moment-là, l’écrivain-blogueur était bien évidemment plongé en plein cœur de son roman, en totale immersion dans ce que représente la liste longue de 6 pages de documents relatifs à ce que fut cet endroit si étrange, ce moment si particulier : Sigmaringen, le château des princes de Hohenzollern, en Allemagne, où s’était réfugié le gouvernement de Vichy. A savoir le maréchal Pétain et le président Laval, ministres et miliciens, suivis par près de 2 000 civils sympathisants français égaillés dans la ville. Et cela 8 mois avant la fin de la deuxième Guerre Mondiale. Cela nous est rendu dans cet ouvrage sous le regard placide du majordome, aussi neutre que possible, et toujours soucieux du confort de ses hôtes. J’ai nommé Julius Stein (la pierre : traduction littérale… froid et statique comme la pierre).

Lorsqu’en septembre 1944, la famille princière doit laisser la place à ces Français pro-allemands, sur ordre des autorités du Reich, Julius a la tâche d’organiser au mieux leur accueil. Il lui faut s’entendre avec l’intendante du maréchal, Jeanne Wolfermann, pour diriger une armada de domestiques - des professionnels du côté allemand et des semi-amateurs du côté français - au service de 80 personnes : 12 services à assurer, dans 4 salles à manger, sans compter les chambres (on en dénombre 383 dans cette forteresse).

Le décor est somptueux, quoique d’une extravagante composition de tous les styles déposés là par l’Histoire. Extérieurement, ce n’est que « enchevêtrement de pignons, de flèches, de tourelles, de clochetons et de beffrois », offrant au visiteur à l’intérieur une impression « de bric-à-brac, d’indescriptible capharnaüm ». La bibliothèque, « un monument au sein du monument, riche de quelques 200 000 volumes », devient bien sûr l’endroit le plus couru de cette assemblée d’ex-dirigeants qui viennent y passer un temps qui s’étire, sans rien à faire, si ce n’est trahisons, coups bas, jalousies qui jalonnent leur quotidien, frustrés qu’ils sont de ne pouvoir agir.

L’auteur a toute liberté d’imaginer les pires mesquineries ou les meilleurs faits d’armes, sur cette sorte d’île, dans ce monde à part, à nul autre pareil, où règne une atmosphère glaciale, hostile, irrespirable, faite de peurs, d’attente, d’espoir, d’impatience… Dans ces espaces labyrinthiques, dans ces étages et couloirs où ils refusent de se croiser. Dans ce climat de méfiance, de détestation, d’ennui, où l’on tue le temps en emportant son flacon dans la chambre - au grand dam du majordome. « Cette détestable habitude avait été prise dès leur arrivée car le vin était rare. Tous ne buvaient pas par goût ; certains savaient d’expérience que quand on ne boit pas, on est vite saoulé par ceux qui boivent. Toujours est-il que, rituellement, les petites bouteilles disparaissaient de la table à la fin des repas. C’est peu dire que je n’appréciais pas. Il m’était impossible de réprimer un léger signe de tête exprimant le regret devant ce qui ne se fait pas et la nostalgie de ce qui se faisait ».

En use-t-il, de cette liberté, l’auteur de ces lignes ? Rien n’est moins sûr. Il semble puiser dans des faits avérés, sans beaucoup plus. Les personnages sont réels, les lieux exacts, les événements fidèles à l’Histoire. Il n’y a que le majordome… et encore ! Monsieur Stein n’a qu’une crainte : que cette petite guerre larvée, mesquine, ridicule, entre les clans qui se sont formés, ne se propage au personnel.

Le maréchal Pétain, son épouse et le docteur Ménétrel dans le parc de Sigmaringen.

Le maréchal Pétain, son épouse et le docteur Ménétrel dans le parc de Sigmaringen.

Et voilà où se situe l’attente du lecteur. Comment va-t-il gérer cet imbroglio ? Se situer en tant que gardien des traditions ancestrales du château ? S’arranger de cette situation ubuesque et maintenir à tout prix cette déontologie propre à son statut, d’une exigence suprême (si proche de la philosophie nippone par son aspect cérémonieux, l’effacement des affects, la notion d’honneur). « Il se doit de partager avec le seigneur ce qui fait le fondement de la distinction, à savoir l’impassibilité. Surtout ne rien laisser paraître de ses sentiments. Ne pas abandonner son personnage professionnel au profit de sa personne privée. Ne jamais renoncer au premier, qui l’habite, pour céder au second, qui l’encombre. Rien ne doit l’ébranler ni même le perturber. Ni un choc, ni une nouvelle. Le contrôle de soi est un absolu, quitte à paraître coincé, inhibé, inexpressif. Il doit avoir si bien intériorisé la retenue qu’elle lui est devenue une seconde peau. Lorsqu’il se trouve dans une pièce, elle semble encore plus vide. La présence de l’intendant d’une maison princière est aussi permanente qu’invisible ».

Alors, il écoute « trois pas en arrière », en prise à des cas de conscience qui le tourmentent. « Tenir, se tenir, maintenir ». Ne pas désobéir. Pris à parti, toujours la même formule : « Mon opinion, je ne suis pas en position de l’exprimer ». C’est le thème principal du roman, ce qui a manifestement happé, subjugué, littérairement pris en otage Pierre Assouline. Et qu’en penser ?

Métaphore d’un monde en rupture avec les valeurs morales, où il devient de plus en plus difficile d’exprimer ce que dictent nos intimes convictions (le politiquement correct a pris le dessus) ? Où les prises de position a-politiques, a-morales deviennent la norme, à l’image d’un Julius qui refuse de prendre parti dans cet univers en décomposition. Mise en parallèle avec ces angoisses sous-jacentes, toujours présentes, des identités. « Encore et toujours prouver non ce qu’on est, mais ce qu’on n’est pas ». Ou tout simplement coup de foudre de l’auteur pour cette personnalité, ce caractère, ce profil psychologique. Déjà vu ailleurs.

Anthony Hopkins et Emma Thompson dans "Les vestiges du jour".

Anthony Hopkins et Emma Thompson dans "Les vestiges du jour".

Parce que Julius, c’est le sosie de Stevens, majordome de Lord Darlington, magistralement interprété par Anthony Hopkins, dans le film de James Ivory, lui-même adaptation du personnage de papier de Kazuo Ishiguro. Une troisième interprétation, en l’occurrence, dont je doute d’ailleurs qu’elle puisse éclipser les deux précédentes, tant elle me paraît trop fidèlement revisitée. Ce ne sont pas que de faibles équivalences, non plus une habile mystification : c’est un véritable « remake ». Une superposition assumée.

J’ai revu, dans cet ouvrage, le même Stevens, devenu Julius, se préoccupant des miettes de pain jonchant la nappe avant le service du fromage (sans le ramasse-miettes, mais c’est tout comme). Je l’ai revu vérifiant, à l’aide d’une règle graduée, l’espace entre les couverts sur la table d’apparat. En bout de table, officiant le repas du soir et se mêlant avec discrétion et courtoisie aux conversations des domestiques. Ces derniers ne devant jamais excéder en taille les 1,80 mètre comme doivent certainement le mentionner les « Instructions aux domestiques » (Jonathan Swift – Edition de 1745) dont il parle.

Je l’ai suivi dans les combles, « s’éclipsant discrètement avec un plateau bien garni », non pas pour aller rejoindre son père, comme dans le film, mais là son oncle, vieux, malade, toujours curieux, malgré sa grande faiblesse, de savoir comment se passe le service. Et tombé amoureux de l’intendante, image là encore fidèle à celle de Miss Kenton (alias Emma Thompson) sur l’écran. Dans sa chambre, elle ne le découvrira pas en train de lire un roman à l’eau de rose, moment semblable d’intense intimité, tout à la fois empli de la retenue qu’imposent leurs positions respectives, leur quant à soi, leur pudeur,… mais des fiches qui ont trait à la musique, pour changer un peu !

De belles paraphrases littéraires qui peuvent laisser songeur, mais qui creusent toutefois la profondeur psychologique de ce héros d’un autre temps. Ce qui par ailleurs oblige à méditer, mais pour d’autres raisons, cette phrase en fin d’ouvrage : « Vient toujours un moment dans la vie d’un homme où il cesse de creuser pour les autres afin de commencer à creuser pour lui-même ; si son existence s’écoule sans que jamais cette prise de conscience advienne en lui, il mérite notre compassion ».

Les vestiges du joug à Sigmaringen

Autre protagoniste qui a eu les faveurs de l’écrivain, dans Sigmaringen : Louis-Ferdinand Céline, bien sûr ! Tellement décrié, conspué, critiqué par les littérateurs de l’époque, et jusqu’à nos jours encore ! Avec cet éternel débat qui opposerait les qualités du talentueux écrivain à ses valeurs humaines contestées. Toujours sous couvert de la narration du majordome, respectueuse, distante, « sur sa réserve, sans opinions, absolument discret en toute chose et essentiellement sur ses sentiments », à l’instar d’ailleurs de tous les autres protagonistes du roman, il apparaît comme un personnage plutôt cocasse, pas mal déjanté, lucide et plein d’ironie quant à la situation grotesque dont il est le témoin. « De grande taille, voûté, maigre et solide, frappant par son regard halluciné… à la présence magnétique… », une dégaine de clochard : « deux canadiennes superposées qui ne tenaient que par leur crasse fermées par une ficelle pour toute ceinture, des moufles attachées autour du cou par des épingles doubles, un pantalon trop large, une casquette de chauffeur vissée sur la tête, une gibecière en bandoulière et dans une musette un chat, dont la tête émergeait de la boutonnière ». Bébert, le chat. Et accompagné de sa femme, Lucette, pianiste, alpiniste… Un portrait réussi, qui aurait eu avantage à prêter sa voix au narrateur dans ce nouvel opus. Mais là aussi, on aurait parlé de « remake », puisque beaucoup dans ce portrait s’inspire dudit Céline.

Tout cela finit en apothéose. En farce grotesque. « En comédie tragique et bouffonne ». Les plus surprenantes et les plus percutantes sont les dernières pages. Là où Pierre Assouline a mis beaucoup de lui-même. Sur les blessures de la guerre, l’oubli, le pardon… le retour sur soi. « On dit que c’est justement la vertu d’une grande œuvre d’art de vous expliquer ce qui vous arrive mieux que vous ne sauriez le faire » : c’est la voix du majordome qui énonce cela, à la lecture de la Montagne magique de Thomas Mann. Retour sur ces moments d’enfermement, ce huis clos, cette rencontre avec une femme qui lui a appris à « ne plus souffrir de la proximité du lointain. A ne plus désirer ce qui n’est pas là ».

Etonnée par tant d’emprunts, jusqu’à des citations non référencées (A. Blondin, G.T. Lampedusa), j’en suis arrivée à considérer cette œuvre romanesque comme un plaisir que se serait octroyé l’auteur, fort de toutes ces lectures qui l’ont porté sur ce choix judicieux, aux qualités fictionnelles éminemment prometteuses, et sur cette attirance envers un personnage qui, à mon avis, lui ressemble un peu. Et dans cette invention romanesque, au verbe efficace, à la construction cohérente et à l’érudition plus que certaine, qui s’appuie donc très lourdement sur un sombre moment de l’Histoire ainsi que sur l’emprunt d’un personnage déjà existant, Pierre Assouline reste en deçà de mes attentes. Etait-ce donc un parti pris volontaire que de ne pas un peu plus flirter avec les limites de l’Histoire, de faire le choix de cette économie narrative, de ne pas en rajouter dans la résonance émotionnelle que le sujet, pourtant très engageant, pouvait porter à le faire ? Je ne sais pas, mais le fait est que je suis restée sur ma faim.

On ne crée pas à partir de rien, en voilà l’éclairante démonstration qui, si elle ne brille pas par une veine imaginative débridée, n’en reste pas moins un apport supplémentaire tout à fait accessible aux œuvres déjà existantes sur l’incroyable exil d’un gouvernement fantoche, au siècle dernier, en Forêt Noire, à Sigmaringen.

Chantal Lévêque

* http://larepubliquedeslivres.com/de-la-dignite-dun-grand-majordome/

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daniel 31/03/2014 20:01

je te découvre, tu as du talent et un regard aigu bises

CL 01/04/2014 22:57

Mille mercis et bonne lecture !

Eivlys 27/03/2014 15:31

Bravo pour cet article à large spectre, clairvoyant et très documenté.