Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Henri Lhéritier

Lu en robe de chambre

« Journal d’un écrivain en pyjama » de Dany Laferrière

Né à Port-au-Prince en 1953, Dany Laferrière quitte Haïti en 1976 après l’assassinat d’un de ses amis, victime de la dictature. L’événement est raconté dans son roman « Le cri des oiseaux fous ». Installé au Canada, il a publié une vingtaine de romans et de récits dont « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » (1985), « Vers le sud » (2006), « L’Enigme du retour » (Prix Médicis 2009). Il a été élu en décembre 2013 à l’Académie française, au fauteuil occupé autrefois par Montesquieu.

Grasset, septembre 2013, 320 pages, 19 euros

Lu en robe de chambre

On a envie de lire Le Journal d’un écrivain en pyjama de Dany Laferrière, en robe de chambre.
On est confortable, aimablement sollicité, et fort douillettement amusé.
À la robe de chambre, on peut même ajouter des pantoufles et, si on veut, un bon feu de bois (pas pour brûler les pantoufles), alors, une panthère à ses pieds (au sol, sous forme de tapis) et un verre de Rivesaltes Hors d’âge à la main, on peut entamer la traversée.
Lui, d’ailleurs (ce bon Dany), a laissé tomber son pyjama, le troquant contre un habit vert. Ce changement de costume et de stature (passer d’écrivain haïtien à écrivain immortel est une singulière métamorphose) lui a-t-il permis d’oser ce journal que l’on pourrait appeler, en pastichant Boileau, Art romanesque ?
Pourquoi écrire, qu’est-ce qu’écrire, qu’est-ce qu’un roman, qu’est-ce qu’avoir des idées dans un roman, comment écrire les dialogues, qu’est-ce qu’un grand roman, les personnages, le narrateur, le découpage des scènes, le récit, les événements, l’humour, le style, l’amour, la tragédie, l’eau de rose, la gare, le cul, etc, toutes questions, présentées en courts paragraphes, que se posent un auteur et un lecteur aussi. Périlleux exercice dans lequel nombre d’écrivains se sont vautrés y perdant jusqu’à leur réputation, l’autosatisfaction en étant l’écueil principal et l’énumération des œuvres ressortant parfois d’une fastidieuse litanie, au point qu’il n’en résulte le plus souvent qu’un monument érigé à soi-même.
Or Laferrière s’en tire très bien, son ton, son humour évitent les pièges de ce genre d’ouvrage, c’est gai, frais, instructif sans être professoral, c’est plein d’allégresse, vagabond et léger si bien que l’on a envie de devenir romancier ou de relire tous les livres dans lesquels, jusqu’alors, on n’avait guère fait attention à ceci ou cela.
À la lecture de ce Journal d’un écrivain en pyjama, plein de choses s’éclairent, on comprend pourquoi on n’aimait pas tel ou tel auteur, on se rend compte qu’on appréciait tel autre pour de mauvaises raisons et surtout qu’il nous reste énormément de belles choses à lire. Tout amoureux de la littérature devrait avoir ce vade-mecum en permanence sur lui. Petit bémol, la partie éreintement ou massacre (c’est mon tempérament cruel qui parle) que devrait comporter ce type d’ouvrage est absente, on aimerait que le sang coule, car la critique littéraire, genre sous lequel on peut ranger ce livre, n’est pas un réceptacle de bons sentiments, elle doit aussi être un abattoir, parler de livres, c’est aussi fustiger et condamner.
Ce n’est sans doute pas dans la nature de Laferrière qui n’a le temps, ni de louer à outrance, ni de démolir, c’est finalement aussi bien et son livre n’en est pas moins incisif.
Ce matin-là, Dany s’est levé tôt, a jeté un dernier regard concupiscent sur sa compagne, s’étirant, nue, dans le lit qu’il vient de quitter, puis après un petit déjeuner, thé et confiture, il a ôté son pyjama, pris une douche ou un bain, on ne sait pas, s’est soigneusement rasé, en gonflant ses joues devant la glace, il a coupé ses ongles, des mains et aussi des pieds, s’est lavé les dents au bi fluor, s’est parfumé au drakkar noir, puis, en chantonnant, a passé un habit vert, a fendu l’air en faisant quelques esquives et attaques avec son épée qu’il a ensuite accrochée à son côté, il a épousseté ses revers, tiré sur ses basques, vérifié son sourire sur un miroir, équilibré son bicorne, puis lançant un « à tout à l’heure, chérie », ou « mon amour », ou autre chose, en fermant sa porte, et s’assurant que le texte de son discours de réception se trouve bien dans sa poche, relevant aussi une dernière fois le numéro de son fauteuil, afin d’éviter de s’asseoir n’importe où, certains coussins étant suspects, il s’est fait conduire en taxi jusqu’au quai de Conti.
Chauffeur ! Chez d’Ormesson, vite, a-t-il dit, en s’enfonçant dans le siège arrière.
Enfin, a pensé le chauffeur (je le sais, c’était moi), en examinant l’Immortel dans son rétroviseur, il y en aura au moins un de bon sous la Coupole.

Henri Lhéritier

Commenter cet article

Papotine 18/03/2014 18:13

D’Ormessson à qui BLM demandait récemment quand donc ses oeuvres sortiraient dans la Pléiade, et qui lui répond qu'il ne veut pas poser la question lui-même à Monsieur Gallimard. Mais lui dit, à BLM : « Vous ne pouvez pas lui demander, vous ? »

Il faut de tout pour faire un monde.