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Publié par Marie Bardet

Affluence au Salon du livre à Paris, point culminant du "je" claironnant.

Affluence au Salon du livre à Paris, point culminant du "je" claironnant.

Au train où va l’ego, imprimant sa marque à l’encre indélébile sur des milliers de pages reliées et promues en piles, ce train d’enfer, l’accélération du temps contemporain aidant, le lecteur pressé est transporté d’un “Je” claironnant à un autre “Je” non moins claironnant — un demi-ton les sépare...—, suffisamment toutefois pour qu’ils l’emportent l’un et l’autre, et tous ensemble, sur le silence de l’écrivain.

Et si l’on s’arrêtait un instant. Si l’on se penchait par la fenêtre. Entendrait-on par dessus le vacarme des essieux, la parole silencieuse du poète ?

Le silence de l'écrivain dans le clairon du jour

L’écriture, est-ce une banalité de le rappeler, a tout à voir avec la solitude. Laquelle n’a évidemment rien à voir avec la détestable privation de liens sociaux qui détruit des vies. Sur la solitude de l’écrivain, il faut lire et relire les pages lumineuses par lesquelles Maurice Blanchot nous entraîne à sa suite dans « L’espace littéraire ». On y apprend que ce qui donne sens à la voix de l’écrivain, c’est le silence qu’il s’est imposé à lui-même, à lui-même en tant que “moi”, en tant qu’ego, en tant que “Je”.

La tradition classique, du moins en France, veut qu’un grand écrivain est celui qui sait se dépasser pour tendre vers l’universel. Cela faisant, il entretiendrait un rapport privilégié avec la vérité, glorieux état de la raison, qu’il donnerait à entendre. Nombre de nos grands écrivains abrités sous la Coupole ou récompensés au Goncourt, s’expriment dans ce « beau langage qui parle honorablement pour tous » que Maurice Blanchot épinglait avec malice.

Il est facile de lui opposer ce genre qui s’est déployé en cercles concentriques à partir de quelques nombrils, une littérature revendiquée du nombril, auto-satisfaite autant que vide de fiction, où le “Je” tonitrue. Les exemples sont légion.

La littérature silencieuse que Maurice Blanchot tient pour l’essence de la littérature, la littérature essentielle, se déploie dans un espace où l’écrivain perd le pouvoir de dire “Je”, où il perd jusqu’au pouvoir de faire dire “Je” à d’autres que lui, donc de créer des personnages. « L’idée de personnage, comme la forme traditionnelle du roman, n’est qu’un des compromis par lesquels l’écrivain, entraîné hors de soi par la littérature en quête de son essence, essaie de sauver ses rapports avec le monde et avec lui-même », écrit Blanchot. On doit comprendre que l’écriture expose au renoncement à être, de sorte que celui qui écrit, « s’étant privé de soi, a cependant maintenu l’autorité d’un pouvoir, la décision de se taire, pour qu’en ce silence prenne forme, cohérence et entente, ce qui parle sans commencement ni fin ». Ce qu’André Breton qui recherchait à sa façon l’effacement du “Je” dans l’écriture automatique, a exprimé de la sorte : « Continuez autant qu’il vous plaira. Fiez-vous au caractère inépuisable du murmure » (Le premier Manifeste).

L’écrivain serait celui qui rend sensible par sa médiation silencieuse, le grand, l’inlassable, l’incessant murmure — ou inspiration... — par lequel « le langage en s’ouvrant devient image, devient imaginaire, profondeur parlante, indistincte plénitude ». Pour chacun d’entre nous, l’écrivain du silence porte sinon un visage, du moins une parole à peine audible parfois mais qui le transporte d’un “Il” à l’autre, dessinant comme un archipel par-delà un quai de gare où entrent et sortent des cargaisons de livres gonflés d’orgueil. Pour Maurice Blanchot, “ils” avaient noms Novalis, Hölderlin, Rilke, Kafka, Rimbaud,...

En attribuant le prix Jean-Morer à Charles Juliet en 2010, le jury des Vendanges littéraires de Rivesaltes a entendu et fait entendre la parole silencieuse d’un poète couronné, depuis, par le Goncourt de poésie. Lire ou relire “L’espace littéraire” est en soi une façon de recouvrer la solitude, de recouvrer le silence, enfin de rencontrer un écrivain.

Marie Bardet

"L’espace littéraire" (Gallimard 1955, réédité en poche Folio Essais) par Maurice Blanchot (1907-2003).

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Jean 02/04/2014 12:19

Comment échapper à la merchandisation, la je-ification ? la question ne se pose pas qu'en politique, c'est vrai.

Merci pour cette excellente, brillante, enrichissante petite diatribe. Je vais me procurer "L'espace littéraire".

Didier 01/04/2014 22:59

Beau texte, Marie! Attentivement. Didier