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Publié par Carole Vignaud

Un dynamiteur jouissif de nos certitudes

« La fin du monde a du retard » par J.-M. Erre

Editions Buchet/Chastel, février 2014, 416 pages, 20 euros

Un dynamiteur jouissif de nos certitudes

Julius n'a que quatre jours pour mettre fin à la fin du monde. C'est court si l'on considère que Dieu en a eu sept pour le créer. D'autant que Julius est amnésique depuis un mystérieux accident et donc actuellement cloîtré dans un magnifique institut construit au nord de Paris. Julius doit franchir les hauts murs qui le protègent «des extraterrestres, des betteraves et des Picards » pour sauver l'humanité en lui révélant le plus grand des complots. Car si Julius a perdu la mémoire, il sait une chose : la vérité est ailleurs. Et lui seul est capable de nous ouvrir les yeux.

Pas de panique, il va y parvenir avec l'aide involontaire de journalistes bas du plafond, d'un fan de SF et surtout d'Alice, une magnifique héroïne qui le suit comme son lapin blanc.

Depuis « Prenez soin du chien » en 2006, les lecteurs de J.M Erre savent bien que le plus grand des comploteurs est le romancier. Et ils le suivent, les yeux grands ouverts, dans ses délires extravagants et burlesques qui excellent si bien, au détour d'une phrase, à mettre à mal leur construction du monde. J.M Erre est un dynamiteur jouissif de nos certitudes mentales. Pour preuve cet échange entre le commissaire amoureux de Cioran chargé de retrouver Alice et Julius à quatre jours de sa retraite et son adjoint, le jeune lieutenant Matozzi qui le pousse sans ménagement vers la porte de son bureau.

Matozzi s'enthousiasme de l'efficacité des réseaux sociaux pour retrouver des fugitifs tandis que Gaboriau s'inquiète de cette « drôle d'époque » et d'une société où les gens pianotent sur leurs écrans et ne lisent plus.

« Ça veut dire que les gens lisaient avant ? s'interroge Matozzi. Parce que j'avais appris à l'école que jusqu'à la fin du XIXe siècle avec les lois de Jules Ferry, la majorité des Français ne savaient pas lire

- Toujours votre mauvaise foi.

- Je sais aussi que jusqu'à la fin des années 1950, les gens qui faisaient des études secondaires étaient rares. D'ailleurs le livre de poche n'apparaît qu'à ce moment là.

- Je ne vois pas le rapport.

- Si on considère que la société des écrans naît à partir des années quatre-vingts avec le développement des télévisions, l'apparition des magnétoscopes et le début des ordinateurs, finalement on peut dire qu'au cours de l'histoire de France, les gens ont lu pendant 20 ans.

- Je ne réponds pas

- Et par une étrange coïncidence, c'était l'époque de votre jeunesse. Vous avez entendu parler du mythe de l'âge d'or ?

- Matozzi, j'étais de bonne humeur ce matin. Mais là je sens que... »

Le brave Commissaire Gaboriau n'est pas au bout de ses peines et l'on peut compter sur J.M. Erre pour que sa retraite devienne un Eldorado de lectures inaccessibles.

Qu'il ait un coefficient d'aveuglement très élevé ou moyen (rapidement évalué grâce au quizz inventé par Julius), le lecteur ne peut que se délecter de ce conte moderne sur notre capacité à gober des histoires à faire peur. Avec un risque important d'en mourir de rire.

Carole Vignaud

Enseignant à Sète et habitant Montpellier, Jean-Marcel Erre est né en 1971 à Perpignan. Depuis son premier roman en 2006, il publie tous les deux ans : « Made in China » (les aventures d'un chinois noir à la recherche de ses origines) puis « Série Z » un hommage décalé au cinéma de genre (voir notre critique dans la colonne Pages) et enfin « Le Mystère Sherlock » qui va le faire connaître plus largement.

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