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Publié par Bernard Revel

Les coquelicots de Montescot

J’allais ce jour-là au rendez-vous des Cabochards, galerie de l’If à Elne. A la sortie de Montescot, un parterre de coquelicots s’étendait au loin, me rappelant le temps d’avant les herbicides quand ces « mauvaises herbes » envahissaient les champs de blé. Je me suis arrêté pour contempler cette immensité rouge devenue si rare. Je me suis dit, peut-être parce que j’allais à une rencontre de poètes, que « les coquelicots de Montescot» feraient une jolie rime pour une chanson. Cela m’a fait penser à celle de Mouloudji, si triste. « Comm' un p'tit coqu'licot, mon âme, Un tout p'tit coqu'licot ». Et au dormeur du val, bien sûr. La tristesse est une fleur de poésie. Pourtant, un peu plus tard, ce n’est pas la larme à l’œil que les Cabochards ont célébré la sortie du numéro 32, le « der des ders », de leur revue « La Licorne d’Hannibal » qui, après 13 ans d’existence, quitte la galaxie « papier » de Gutenberg pour entrer dans la blogosphère. Il y eut, certes, des regrets, finement exprimés par Gérard Salgas, mais, dans l’ensemble, quelques flacons aidant, l’atmosphère fut rarement mélancolique. Le cœur y était. C’est normal. Chez les Cabochards, il est l’organe de la poésie. Ici, on ne juge pas, on n’exclut pas, on n’excommunie pas. On accueille. On partage. On aime toutes les fleurs, de la plus humble à la plus noble.

La soirée touchait à sa fin lorsque Marie Prouvot, une pile de livres dans les bras, a parcouru la salle pour offrir à chacun de nous un exemplaire de son recueil « Brave nouvelle Terre ». Le visage tout en sourire, elle expliquait qu’elle avait tenu à honorer ainsi cette Licorne qu’elle avait tant aimée. Son geste généreux, spontané, moi qui ne suis qu’un Cabochard de fraîche date, m’a fait prendre conscience soudainement de la gravité du moment que nous vivions. La bonne humeur, les rires, les poèmes déclamés, les chansons, les coups à boire pouvaient laisser penser qu’il s’agissait d’une soirée comme il y en avait eu tant, mais ce samedi-là n’était pas comme les autres : c’était un adieu, un « jamais plus ». Nous enterrions la Licorne. Un « crève-cœur », écrit Michel Gorsse dans un texte de présentation court et émouvant qui résonne comme une épitaphe : « Nous lui devons tant. Autour d’elle nous avons vécu et partagé des moments de grâce, de beauté et de folie à nuls autres pareils et qui ont à jamais laissé leur empreinte dans nos âmes furieuses et tristes. »

Et c’est pourquoi l’offrande de Marie Prouvot me touche. Ses poèmes sont des fleurs déposées sur une tombe fraîche. Ils parlent d’elle, de sa vie de prof qui, dans les années soixante-dix, a envoyé balader son lycée pour aller élever des chèvres dans la montagne. Ils disent avec simplicité, émotion et malice le quotidien, les peines, la solitude mais aussi la tendresse, l’enfance, l’amour, l’espoir d’un monde meilleur comme une prairie de marguerites où « pas du tout » ne viendrait plus après « passionnément, à la folie ». J’ai tout lu dans une soirée, toute une vie en une centaine de poèmes, soulignant les vers qui trouvaient dans mes pensées du moment des résonances : « Moi, j’ai planté ma tente au coin de la planète tendresse… Mais le cœur n’est qu’un enfant, là où c’est doux, il est content… Dès que l’amour touchait terre, il mourait… Etre une maman parfaite, c’est même pas la peine d’essayer… Des feuilles mortes, j’en suis sûre, tombaient au sol quand je suis née ».

Chez Marie Prouvot, la vie, même si elle maltraite les pauvres êtres « doués de pourquois» que nous sommes, retrouve ses couleurs sous la peinture fraîche de la poésie. Mais les blessures sont là, comme elles sont en chacun de nous. Dans les poèmes que publie la Licorne, Didier Pobel évoque discrètement les siennes : « C’était si peu de temps après la mort / de mon père parti fin mai quand les cerises luisent. / Je m’asseyais sur un banc près du port / dans l’inconcevable des matins fourbus / quand le soleil n’est encore qu’un feu de bois / et c’est face à la mer qui jamais ne s’épuise / qu’a pu reprendre enfin je ne sais pas pourquoi / cette confidence à mi-voix à peine interrompue ».

La poésie n’est pas un médicament. Elle ne guérit rien. Mais elle nous fait du bien. Elle est comme les fleurs, chose fragile que l’on contemple et que l’on cueille. Les coquelicots de Montescot ont perdu leur éclat de sang. Ils sont déjà fanés. Mais le peu de temps où ils nous ont offert leurs pétales, ils nous ont, nous qui passions près d’eux, rempli de joie et de lumière. Nous les gardons en nous, pour les hivers à venir, au plus profond du cœur où continuent de battre tant que nous vivons les choses que nous avons aimées.

Bernard Revel

Les coquelicots de Montescot

La Licorne d’Hannibal, revue du Cercle des authentiques Cabochards de l’If, cesse donc de paraître avec ce numéro 32 consacré au poète Didier Pobel et au sculpteur sur ardoise Marc Crépy.

Un numéro exceptionnel de 102 pages contenant aussi les textes et illustrations d’une trentaine de Cabochards dont Michel Gorsse, Simone Salgas, Henri Lhéritier, Miguel Martinez, Gilbert Desclaux, Pascale Oriot, Pierre Lebelâge, Gérard Salgas, Jacques Quéralt.

Elle a désormais son blog : licornehannibal.over-blog.com

Les coquelicots de Montescot

« Brave nouvelle Terre » de Marie Prouvot (Asile poétique, 2009).

"Quelque prairie sauvegardée

au cœur comme lin blanc posé

dessus les fauches, au ciel d'été.

Une prairie de marguerites,

une prairie, pas une histoire de fous

de marguerites, pas une histoire où

après passionnément, à la folie,

on ne trouve que pas du tout."

(Extrait du poème "Brave nouvelle Terre").

Commenter cet article

CL 29/05/2014 13:38

"La poésie ne guérit de rien…"
Mais elle allège le coeur, adoucit les peines - à l’image de ces coquelicots, symbole de la consolation dans le langage des fleurs.
C’est dire que ce magnifique champ de coquelicots trouve toute sa place dans cette chronique d’une disparition annoncée.
Oui, la vie est à l’image d’un pétale de coquelicot, fragile, évanescente. Je suis touchée par ce texte, et en partage les sentiments.