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Publié par Marie Bardet

Les jambes de Joséphine sur le dance floor du Prince Charles’

Exégèse d’une nuit berlinoise aux confins du réel et de l’halluciné

Elle est née du hasard, roulée en boule au fond de son sac, la petite robe noire de Joséphine. Né du hasard de cette nuit profonde dans laquelle l’appartement s’enfonçait maintenant, comme un vaisseau empli de rires et de lumières, ce chiffon de polyester qui avait le pouvoir de décider de son sort, de le lier au nôtre. Surtout n’y voyez aucune arrière pensée, avait-elle insisté en secouant son sac, puis ses boucles blondes, avant de se débarrasser sans façon de son jean’s et de son tee-shirt en plein milieu du salon. La robe était taillée en biseau, près du corps, et découvrait ses jambes. Elle nous avait rejoint juste avant le dîner, à l’invitation de Cindy. Nous venions d’épuiser les sucs d’un tajine concocté avec beaucoup d’amour et une poignée d’euros chez Lidl, à l’angle d’Hafenplatz, et vidé une bouteille de vin du Nouveau monde puis un pinot sud-africain. Était-ce Tanger ou la Californie, était-ce la Bourgogne ou Pretoria ? Nous étions treize à table et la table tanguait. Bientôt les jambes nues de Joséphine s’enveloppèrent de nylon. Elle était de fait le treizième apôtre. Au loin, à une distance que nous n’étions pas en mesure d’apprécier, l’étoile du Berghain* s’était levée. Elle luisait faiblement, il n’était pas minuit. Mais déjà, ici et là, dans d’autres appartements, d’autres rues aux noms imprononçables, attisée par l’inaccessible étoile, une nuée de papillons de nuit venue de toute l’Europe et des États-Unis commençait d’enduire ses maudites ailes grises. Ici et là, chargée d’artifices, une armée sortait de l’ombre...

Alors on vit des chevilles doublées d’étoiles. On vit des culs moulés dans des peaux de métal. La bouche de Priscilla s’agrandit sous le fard tandis que des hanches, ondulant comme des vagues, et des épaules marquées à l’encre bleue, allumaient des feux en prévision du grand incendie. Nous élaborâmes une stratégie. Entrer à treize dans l’un des clubs les plus réputés au monde mais aussi l’un des plus fermés de la nuit berlinoise, relevait de l’utopie. Il nous fallait un plan B, et même, pour les plus pessimistes d’entre nous, un plan C. Nous étions convenus de nous disséminer dans la file des night-clubbers, par deux ou trois, un masque déférent sur nos traits, quand le portable de Chris se manifesta. La discussion fut brève. Il ne connaissait pas son correspondant. Mais ce dernier, sur recommandation d’un ami, lui faisait cadeau en trois mots du meilleur tuyau qu’on pût trouver, à l’en croire, ce 2 mai à Berlin : Prince Charles’ , Prinzenstrasse. Il était dit que le hasard avait planté ses crocs, qu’il ne nous lâcherait plus. Il était plus haut que le ciel, plus haut que les plus hautes étoiles, dans son orbite on improvisait des collants à chevrons sous un bouquet de tulipes noires comme celles qui bordent le parterre de l’ambassade de France, porte de Brandebourg et cela suffit amplement. Nous larguâmes aussitôt les amarres. Le U-Bahn, peu amène, nous recracha non loin de Moritzplatz où un hipster coiffé d’un chapeau de rabbin planté à l’arrière de son crâne se mit à nous dévisager. Il y a du “Fuck me now and love me later” dans l’air, avons-nous songé, en nous remémorant une précédente soirée à l’Arena où l’on n’entrait pas sans le mot de passe. Mais..., ah ! vous êtes Français, se contenta de dire le type en cessant de nous examiner. Come in !

Le dance floor était vide. Des filles moulées dans de l’élasthanne buvaient du vodka maté à la paille en écoutant un son étrange, inclassable. Elles tournaient parfois sur elles-mêmes en agitant mollement les bras, comme prises de vertige. La plus jeune, une Asiatique, fixait le type aux platines seul au fond de la piste, rejeton d’une planète aussi mystérieuse que D., appelons-le D., le correspondant de Chris. Rien ne se passa qui ne dût arriver, c’était écrit, diront certains, pourtant nous fûmes jusqu’à ce que l’aube s’invitât de l’autre côté des vitres fumées du club, tenus à chaque seconde dans l’ignorance de la suivante, incapables d’un pressentiment car entièrement absorbés par l’instant. Rien ne se passa qui ne dût arriver dans cet antre non répertorié dans nos guides de la techno berlinoise où nos certitudes musicales vacillèrent, avant de s’écrouler. Non, rien n’arriva, sinon la profondeur d’un son parti des cavernes qui avait traversé les siècles et les continents, et charrié le cœur et les plaies des hommes, et labouré leur cervelle et rougi leur sang. Il était impossible d’échapper à cela, cette pulsation venue des origines brisait toute résistance. Une sirène hurla. Un homme cria sa colère. Les jambes de Joséphine dessinèrent des arabesques. Nous fûmes mille et cent à entrer dans la transe. Au matin, délivrés, nos corps sans ombre éblouirent les passants.

Marie Bardet

* Le Berghain, célèbre club techno de Berlin qualifié de “probablement le meilleur night-club du monde” est situé dans le quartier alternatif de Friedrichshain, tout proche de l'Ostbahnhof.

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