Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Chantal Lévêque

Au bonheur des langues

« Poésie du gérondif » de Jean-Pierre Minaudier.

Le livre a pour sous-titre : « Vagabondages linguistiques d’un passionné de peuples et de mots ». Ancien élève de l’École Normale Supérieure, traducteur, Jean-Pierre Minaudier, né en 1961, professeur d’histoire en hypokhâgne et khâgne, donne également des cours d’histoire estonienne et enseigne le basque.

(Editions le Tripode, 160 pages, 14,70 euros. Dessins : Denis Dubois.)

Au bonheur des langues

De prime abord quelque peu rétive à l’idée de devoir m’intéresser à un ouvrage de collectionneur de grammaires, qui plus est s’autorisant leur analyse comparative dans quelques 800 langues, j’ai retourné l’objet plusieurs fois entre mes mains avant de m’y coller. Jolie couverture, poétique… en rappel de son titre.

De conséquentes notes de bas de page que je me suis promis de délaisser (on sait comme elles sont généralement barbantes, bourrées de précisions pédantes et de références bibliographiques absolument inutiles pour le néophyte). Quelques tableaux de signes cabalistiques (irrémé)diablement obscurs, à vous donner la migraine s’il vous vient l’idée d’essayer d’y comprendre quelque chose. Et puis, de ci, de là, au gré des pages, des noms d’idiomes à coucher dehors : l’avar et le quechua, le chamalal et le chamorro, le dâw et le crow, le sans-poils et le nez-percé, sans parler du kwakwaka’wakw et du !xoon (qui ne provient pas d’une peuplade d’un univers galactique non encore référencé, comme on pourrait l’imaginer)… sans parler des citations joliment décoratives ornant la hauteur des pages dont je vous déconseille la lecture à haute voix, sous peine de vous offrir une luxation labiale, latérale, palatale, dentale ou encore glottale… ou toutes à la fois, sans parler de l’air ridicule que cela vous donnerait si par hasard quelqu’un passait par là. Jugez par vous-même… Feyti wenagkvn afchi Kvyen trvri alofnieetew fvfvrmawvn mew. Autrement dit, traduit du mapuche : « La nostalgie, c’est la lune à son dernier quartier éclairée par la bruine.»

Je passe sur le jargon du linguiste, que je pêchais par ci, par là… isolats, évidentiels et schwas épenthétiques, entre autres : de quoi rebuter la sage lectrice de romans que je suis. Mais ce n’est pas un livre qui se picore, loin de là. Il faut le lire de bout en bout, et c’est alors une véritable jubilation.

Jean-Pierre Minaudier est un autodidacte qui n’a pas son pareil pour vous faire entrer dans les langues avec un talent de styliste incomparable. Je crois bien que s’il s’était passionné pour les cris de guerre des clans écossais ou les origines des points de crochet dans la Péninsule ibérique, il en aurait été de même.

C’est d’un humour affriolant. Il commence par vous expliquer comment il est tombé dedans, à la manière d’un Obélix dans le chaudron de potion magique. A fréquenter des cinglés de son espèce sur Internet et à devoir y subir les pires tentations, au risque d’y laisser tout son patrimoine. A retrouver dans sa boite au lettres une grammaire tongienne ayant voyagé depuis l’autre bout du monde à la vitesse d’un concombre asthmatique ou réceptionnant un gros ouvrage sur le navajo dans un sac de jute, rempli essentiellement de sciure de bois. A se taper des traductions en anglais parfois abominables (les Russes, selon lui, dépassent les Japonais dans leur solide réputation d’avoir le pire anglais de la galaxie). Et j’en passe…

Pour revenir aux notes de bas de page, c’est bien le première fois que je me suis retrouvée à les attendre de pied ferme, car, en fait, ce sont des parenthèses qui ne dépareraient nullement le récit. Je le soupçonne d’ailleurs d’attendre des éditions De Gruyte-Mouton (seuls caractères en gras dans le texte !) quelques subsides, à défaut de la gratuité d’un abonnement à vie pour leurs prochaines publications, au regard de la publicité hautement laudative dont il les honore. Et ce jusqu’à la dernière ligne. Textuellement parlant. C’est hilarant, au même titre que les commentaires additifs qu’il y glisse subrepticement, mine de rien…

Petites piques acerbes et bienvenues sur l’état du monde, prises de positions idéologiques non dépourvues de bon sens (et j’ose être tout à fait d’accord avec lui : « Financer la recherche des linguistes qui dissertent sur les nouveaux mythes d’origines tout à fait discutables et non moins poétiques… et alors ?... on dépense bien des milliards pour les stades ! »), profondes réflexions sur la disparition de tous ces sabirs agrémentées d’anecdotes aussi cocasses que poignantes (telle celle qui narre les difficultés de cette linguiste qui peine à retranscrire la prononciation des derniers Tehuelches parce qu’ils n’ont plus de dents), une foule de petits détails très instructifs comme l’existence de langues sifflées ou l’importance de traduire le mot neige de 15 (30 ou 627 ?) manières en inuit … et bien évidemment, les idées et questionnements fondateurs de l’ouvrage :

Quid de la recherche d’une grammaire universelle (6 000 systèmes linguistiques, quand même !) ?

La langue poétise-t-elle et pense-t-elle à notre place ? (Selon l’auteur : « La richesse, la clarté, la concision de telle ou telle langue sont largement indépendantes du niveau intellectuel et culturel de ceux qui la parlent ».)

L’importance de la vision du monde, selon la langue que l’on parle.

Voilà, entre autres, ce qui satellise le plus sérieusement du monde ce précis de grammaire hyper pointu, original et vraiment très amusant, et qui ne doit surtout pas faire fuir les ignares en la matière – et surtout pas ceux dont ce fut la torture sur les bancs de l’école.

Pour ma part, il m’a rabibochée avec elle, même si tous ces idiomes, passé l’effarement, m’ont plutôt donné le tournis. Je suis toujours incapable d’en prononcer une seule phrase (la palme à « Knm nb nnnk », mais les schwas sont là pour aider un peu, fort heureusement !) – sans parler de les mémoriser. Et c’est tout de même un peu dommage, parce que rien que leur retranscription vous font voyager dans des univers qui remontent à la nuit des temps, comme j’imagine les algorithmes de nos ordinateurs feront rêver (?) les rescapés de notre monde dans quelques milliers d’années, lorsque le monolinguisme sera de mise (ce que je redoute autant que l’auteur de ces vagabondages).

En fin d’ouvrage, j’ai quelque peu patiné sur les temps, mode, genre, nombre, etc…, mais cela n’a fait que me conforter dans l’idée que ce doit être rudement compliqué de s’y retrouver, pour les traducteurs de ces langues improbables. Des êtres probablement doués d’une mémoire infaillible, d’une logique imparable et très certainement dépourvus de la moindre tendance à la dyslexie.

Ce talent littéraire, plein d’allant, de verve, d’humour et de vitalité : j’oserai le comparer à celui d’un écrivain-anthropologue anglais, lui aussi peinant à se faire reconnaître par ses pairs parce qu’il ose faire un pas de côté. Il s’agit de Nigel Barlay*. Il est incontournable dans le genre, à l’image d’un David Lodge, dont j’y retrouve la drôlerie et dont je me réjouis de le voir également cité par notre si savant dilettante.

Surprise tout de même qu’après avoir démontré la richesse de toutes ces langues qui disparaissent, inexorablement, il n’en dise rien de celles qui s’inventent. Mis à part l’espéranto, qu’il ne se gêne pas de canarder allègrement (« hideux et grotesque avec son look de patois latin dégénéré »). Il préfère s’imaginer en grand prêtre d’une secte d’adorateurs de la grammaire, et pour quelqu’un qui ne peut en ouvrir un nouvel opus sans en faire une lecture poétique, cela lui va bien !

Chantal Lévêque

Au bonheur des langues

* Nigel BARLEY « L’anthropologie n’est pas un sport dangereux » Payot (en livre de poche)

Commenter cet article