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Publié par Bernard Revel

Louis Barthas, le cri sans fin des Poilus

« Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier 1914-1918 »

Editions Maspéro 1978. Réédité par La Découverte/Poche en 1997, en 2003 et en 2014 à l’occasion du centenaire (558 pages, 15 euros).

Louis Barthas, le cri sans fin des Poilus

Militant socialiste partageant les idées de Jaurès, Louis Barthas a fait la guerre du premier au dernier jour. A partir du 2 août 1914, jour maudit où, sur la place de Peyriac-Minervois dans l’Aude, l’appariteur a annoncé la mobilisation générale, ce jeune homme de 35 ans ne s’est plus appartenu. Pendant quatre ans il n’a plus été considéré comme un être qui pense, qui a des sentiments, mais comme un objet ballotté d’une tranchée l’autre, au gré des stratégies décidées à « l’arrière ». Chair à canon - jamais expression n’a été aussi juste - Louis Barthas n’en a pas moins écrit, au jour le jour, sur des bouts de papier souillés par la boue, grignotés par les rats, l’histoire de sa guerre. Pas celle d’un officier qui voit les choses de haut et de loin, pas celle d’un intellectuel dont les idées teintées de romantisme masquent la réalité, non, l’histoire d’un simple soldat, comme tant d’autres, exposé en première ligne avec, pendant quatre ans, jour et nuit, la mort en face.

Louis Barthas écrit avec des mots simples, non sans maladresses et répétitions, mais avec un sens de la description qui rend la lecture passionnante et nous fait entrer dans le quotidien de son groupe, « l’escouade minervoise » commandée dans un premier temps par un enfant du pays, le capitaine Hudelle, et composée d’une majorité d’Audois qui, entre eux, parlent occitan. L’escouade, précise Barthas, « est une petite famille, un foyer d’affection où règnent entre ses membres de vifs sentiments de solidarité, de dévouement, d’intimité, d’où l’officier et le simple sergent lui-même sont exclus ». Tout sépare, en effet, les hommes du rang, livrés aux intempéries, dormant pêle-mêle dans la boue, sur des cadavres à l’occasion, qui ne savent jamais quand ils vont attaquer, quand ils pourront se reposer, qui sont mal nourris, punis pour des broutilles, tout les sépare des gradés qui ont sur eux pouvoir de vie et de mort, qui ont des abris confortables, mangent à leur faim, provoquent à leur guise des attaques meurtrières auxquelles, bien souvent, ils ne participent pas. Peu d’officiers et de sous-officiers, même du « pays » trouvent grâce sous la plume de Louis Barthas qui multiplie les témoignages accablants. Pour lui et pour ses camarades qui partagent le même sort, les véritables ennemis, seuls responsables de leur malheur, ce sont eux, qui ne connaissent bien souvent ni la pitié, ni la valeur d’une vie humaine autre que la leur, eux qui récoltent pourtant les honneurs au prix de l’enfer vécu par les autres. Louis Barthas cite l’exemple d’un major venu en coup de vent et vert de peur en première ligne pour récupérer un blessé et qui, an lendemain de cet « exploit », pour avoir frôlé le danger pendant quelques minutes, a été décoré. Bien entendu, les simples soldats qui étaient restés des heures sous la mitraille n’ont eu droit qu’à des brimades et des corvées épuisantes.

Louis Barthas accuse tout autant la presse qui, en déformant les faits (l’abandon d’une tranchée peu sûre par les Allemands devient dans les journaux une grande victoire), en ne parlant que d’actes héroïques et de défense ardente de la patrie, a joué un rôle de véritable « pousse-au-crime » et donné à la population une idée déformée de l’horrible boucherie. Louis Barthas s’en est rendu bien compte au cours de sa première permission (six jours après un an de front).

L’une des plus belles pages du livre est justement la fraternisation entre soldats français et allemands contraints par la pluie de sortir des tranchées inondées. Ils « se regardèrent, virent qu’ils étaient des hommes tous pareils. Ils se sourirent, des propos s’échangèrent, des mains se tendirent et s’étreignirent, on se partagea le tabac, un quart de jus ou de pinard ». Un jour, un Allemand dressé sur un monticule fit un discours qui se termina par « L’Internationale » chantée des deux côtés de la ligne de front.

La guerre a pourtant continué. Notre-Dame-de-Lorette, Verdun, la Somme, le Chemin des Dames : chaque jour, Louis Barthas voyait mourir des compagnons dans des conditions épouvantables, eux qui, comme lui, demandaient tant à vivre, à sortir de ce cauchemar dans lequel on les avait jetés. Lui, par chance, a survécu. Il fut démobilisé le 14 février 1919 : « Libre après cinquante-quatre mois d’esclavage ! J’échappais enfin des griffes du militarisme à qui je vouais une haine farouche ». Dès son retour à Peyriac-Minervois, se servant de ses notes, il a fait le récit de sa guerre le soir après son travail, remplissant dix-neuf cahiers. Il est mort en 1952. Grâce à ses petits-enfants et à l’historien Rémy Cazals, son témoignage, rare à l’époque pour un soldat du rang, a pu être publié en 1978, soixante ans après la fin de la guerre. Il reste, à ce jour, l’un des réquisitoires les plus forts parce que le plus authentique contre ces quatre ans de barbarie.

Bernard Revel

Deux pages figurant dans les dix-neuf cahiers de Louis Barthas. Couverture de l'édition du centenaire.
Deux pages figurant dans les dix-neuf cahiers de Louis Barthas. Couverture de l'édition du centenaire.

Deux pages figurant dans les dix-neuf cahiers de Louis Barthas. Couverture de l'édition du centenaire.

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Jean-Luc JOAN 11/04/2016 11:58

Je suis en train de lire Les carnets de guerre de Louis Barthas. C'est ce livre là qui devrait être la référence pour évoquer l'abomination de la guerre, la souffrance des Poilus et l'inconséquence du commandement.