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Publié par Bernard Revel

La touche Salgas

« L’Hortensia » et «Elle regarde… » de Simone Salgas

Simone Salgas, « catalane par son père, occitane par sa mère », vit du côté de Narbonne. Depuis « Le Goupil » en 1969 (éditions Julliard), elle a publié une dizaine de romans, des recueils de poèmes, de nouvelles et des contes pour enfants.

« L’Hortensia », roman, TDO éditions, 198 pages, 16 euros.

« Elle regarde… », nouvelles, Editions 19, 292 pages, 19 euros.

La touche Salgas

Attention, tromperie sur la marchandise. Ne vous fiez pas à la marque estampillée en coin de couverture : « L’Hortensia » n’est pas un roman de terroir. C’est du Salgas. Simone Salgas écrit comme on peint : « Soudain, le mauve de ses yeux se sournoise bizarrement en gris ». Simone Salgas écrit comme on touche : « Tu lui donnes le bonheur de la peau…L’amour, petit, c’est manger la salive de l’autre, c’est s’attacher jusqu’aux dents confondues ». Simone Salgas écrit comme on hume : « Car il ne peut être que roux, le sexe d’Hortense… Est-ce que ça sent comme le dessous des bras de ma mère ? » Son terroir à elle, c’est la poésie qu’incarne dans ce roman une « marmite rétamée » qui, arrachée à 95 ans à sa tanière, se réveille à l’hôpital. Hortense, « cervelle » qui sait parler de « la chair de la lune » et des « paupières des fleurs », aurait pu aller loin s’il ne lui avait fallu travailler pour s’occuper de sa mère, de son frère « idiot » Sauveur et, pendant quelque temps, de son mari. C’était une « belle poule » dans sa jeunesse. Elle en a fait tourner, des têtes de coq. Et puis, elle est restée là, protectrice de Sauveur qui ne parle pas, qui fait peur aux gens mais qui sait guérir avec des herbes philosophales. Le village l’épie, la juge, la salit de rumeurs. Elle s’en fiche. Elle n’en fait qu’à sa tête, vénérée par Léo, l’épicier itinérant, admirée et moquée à la fois par une famille de vacanciers à qui elle offre, chaque été, le spectacle de sa vie nature. Une femme pleine de mystères, Hortense. Cache-t-elle un magot ? Que signifie ce tatouage à son bras ? Qui est ce Mok qui revient souvent dans ses délires à l’hôpital ? Pourquoi met-elle du henné dans ses cheveux ? Ceux qui la connaissent de près ou de loin voudraient bien savoir. Ils ont tous leurs propres blessures, leurs remords, leur mal de vivre, mais soudain, c’est cette vieille femme qui les obsède, ses paroles étranges qu’ils portent en eux comme des tatouages, son absence qui crée un vide et annonce sa mort prochaine. Ils découvriront son secret qui n’en est pas un puisqu’il s’agit tout simplement d’une histoire d’amour, tardif, bref, inoubliable. « L’amour, il ouvre sa grande gueule, il t’avale en vrac et y a plus d’idée, plus de religion, y a que la foi, mais une autre foi, personnelle ».

Simone Salgas écrit depuis toujours les femmes, jeunes ou vieilles, la prof du « Goupil », la Grand-mère de « La Toupie », la petite Lilou, les filles de « La Laminaire », la sensuelle Hortense. Et maintenant, il y a celle qui est toutes les femmes à la fois et qui s’appelle Serena.

La touche Salgas

Serena est au cœur des vingt-trois nouvelles réunies sous le titre « Elle regarde… ». Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, comme l’indique, reprenant Verlaine, la quatrième de couverture. Une femme regarde le sable, le bouquet, les livres, le chien, les pieds, l’arbre, la vitre, et, chaque fois, s’esquissent des destins qui sonnent jaune comme un rire, se coulent dans le ciment du manque d’excès, s’achèvent sur un goût de haricots verts, se reflètent dans le sexe d’un arbre ou sont suspendus à la naissance d’un enfant. Les Serena passent souvent à côté des choses, se sentent incomprises ou, même lorsqu’elles croient atteindre le bonheur, sont prises d’un doute qui les empêche de s’abandonner. Une pensée, un non-dit ou un malentendu suffit pour que l’instant rêvé s’éloigne. Les Serena ont un œil de photographe. Mettant une distance entre ce qu’elles voient et ce qu’elles vivent, leur regard fixe le grain de sable qui va tout gâcher. Car les pieds d’un amant, le tronc d’un platane, un bouquet d’hortensias, le dos des livres sont de terribles révélateurs. On ne peut pas empêcher les pensées de tourner. On ne sait pas ce que l’on veut. Serena dans une bibliothèque : « Elle regarde les livres. Et elle comprend que depuis quinze ans, elle travaille dans un cimetière. Qu’elle ne pourra plus rester là. Qu’elle doit y rester ». Serena a mal et ne veut pas le dire : « Elle grimace : petit Jésus, faites qu’il n’ait pas envie de défaire les dix boutons de ma robe jaune, ce soir ». Serena meurt de soif et lui, il meurt d’envie : « Il la presse encore, ventre tendu. Il veut la caresse. Elle veut boire d’abord… Encore, dit-il. Encore, abreuve-toi. Elle retient une larme. Il croit à un soupir ». Serena au lit avec son amant : « Non ! Elle n’en peut plus, alors qu’elle veut toujours. Elle n’aurait jamais imaginé. Elle n’en veut plus ». Elles sont comme ça, les Serena de Simone Salgas. Elles rêvent d’un bonheur pour lequel elles ne sont pas faites parce que, pires que Georges Brassens, le pluriel qui ne vaut rien pour elles commence à deux. Illustrées par les délicates photos d’Hubert Beauchamp, ces nouvelles cruelles, poignantes ou piquantes nous ressemblent, pauvres femmes et hommes que nous sommes. Elles sont contées, à coups de phrases courtes et hachées, avec un rare bonheur d’expression : la touche Salgas.

Bernard Revel

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