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Publié par Bernard Revel

Un flic dans le brouillard

Une voiture roule sur une petite route de Scanie. Les premiers mots annoncent le drame : « Le brouillard. Comme l’approche d’un prédateur silencieux ». Au volant, un vieil avocat. Il vient de quitter son client, le riche châtelain de Farnholm. Il a peur. Il voit une forme au milieu de la route dans le halo des phares. C’est une chaise. Sur cette chaise est assis un mannequin à figure humaine blanche. « Il est pour moi, pensa-t-il ».

« L’homme qui souriait » commence comme un film d’épouvante. C’est ce qu’il fallait, peut-être pour arracher le commissaire Kurt Wallander à sa dépression. Le flic d’Ystad voulait quitter la police après l’éprouvante enquête sur un complot visant Nelson Mandela (« La lionne blanche »). Les tueurs avaient été mal inspirés de choisir, pour préparer l’assassinat, une ferme isolée de Scanie. Ils sont tombés sur un os. Mais Wallander a laissé des plumes dans l’aventure. Il avait été obligé de tuer un homme. Il ne s’en remettait pas et traînait sa solitude sur les plages désertes de Skagen, dans l’île danoise de Jylland.

Chaque enquête est vécue par Wallander comme un chemin de croix. Chaque fois, il se sent fortifié dans sa conviction que le modèle suédois est de plus en plus gangrené de l’intérieur. Désormais, dans le brouillard, sous la pluie, dans le froid, au fin fond des campagnes comme dans les plus luxueuses résidences, se trament des crimes qui font toujours reculer les limites de l’horreur.

Au fil d’enquêtes qui sont de vrais chefs d’œuvre de minutie, Wallander est devenu un personnage étonnamment vivant, bourré de doutes, se remettant constamment en cause et parvenant pourtant, non sans errements, à démêler l’enchevêtrement d’une réalité qui se fait jour peu à peu.

Henning Mankell, 66 ans, le « père » de Kurt Wallander.

Henning Mankell, 66 ans, le « père » de Kurt Wallander.

Rares sont les romans policiers aussi fouillés, profonds et humains que ceux de Mankell. C’est cela aussi, avec bien sûr un sens très sûr du suspense, qui les rend captivants de bout en bout. Difficile de lâcher, en effet, « La lionne blanche », « Le guerrier solitaire » ou « Les morts de la Saint-Jean » quand chaque page nous apporte un détail ou nous met dans une incertitude qui commande de savoir vite la suite. Après « La muraille invisible », huitième livre de la série publiée en Suède de 1991 à 1998, Wallander commence à s’effacer. Dans « Avant le gel », il est à la retraite et c’est sa fille Linda qui prend la relève. Un dernier livre parait en France en 2010 : « L’homme inquiet ». Le moins réussi de la série, la fille n’ayant pas la personnalité du père, mais le plus poignant aussi puisque Mankell en finit avec son héros de la plus cruelle des façons. L’enquêteur hors pair qui, durant toute sa carrière, avait mis ses « petites cellules grises » au service de la lutte contre le crime, perd peut à peu la mémoire et finit par ne plus savoir qui il a été. « L’ombre s’était approfondie. Et, peu à peu, Kurt Wallander disparut alors dans une obscurité qui l’expédierait quelques années plus tard définitivement dans l’univers vide qui a pour nom Alzheimer. Après il n’y a plus rien ». Ainsi se termine cette ultime aventure. C’est dans le brouillard qu’erre désormais Wallander.

L’avantage, avec un personnage de fiction, est de pouvoir remonter le temps et de recommencer avec lui son parcours. Mankell ayant même complété le dossier en racontant les débuts du policier d’Ystad, il est désormais possible de relire ses aventures dans leur ordre chronologique, à savoir : « La faille souterraine et autres enquêtes », « Meurtriers sans visage », « Les chiens de Riga », « La lionne blanche », « L’homme qui souriait », « Le guerrier solitaire », « La cinquième femme », « Les morts de la Saint-Jean », « La muraille invisible », « Avant le gel » et « L’homme inquiet », tous publiés en collection de poche Points Seuil. Ainsi Wallander devient-il un intime plus vrai que nature dont nous découvrons au fur et à mesure de la lecture et qu’évoluent ses relations avec son père, son ex-femme, sa fille, sa compagne lettonne Baiba et ses collègues, tous les aspects de sa personnalité complexe.

Dans « l’homme qui souriait », l’enquête piétine longtemps et semble vouée à l’échec. On connaît dès le début l’ennemi que Wallander doit combattre. C’est un homme au-dessus de tout soupçon, un bienfaiteur, le patron d’une multinationale. Toute la difficulté pour le policier est de trouver la faille. Le roman est tendu par l’acharnement du petit flic à arracher le masque blanc du puissant pour révéler son visage de criminel.

Le drame du monde actuel est peut-être de manquer de policiers comme Wallander. Ce constat d’une société de moins en moins protégée des prédateurs est le cri que lance Mankell de livre en livre. Wallander nous a laissés dans le brouillard.

Bernard Revel

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