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Publié par Chantal Lévêque

Comme des bulles de savon

« La mer» de Yôko Ogawa

Nouvelles traduites du japonais par Rose Marie Makino.Editions Babel En Poche, 2009, 147 pages

La romancière japonaise Yôko Ogawa est née en 1962 à Okayama. Elle a écrit de nombreux romans dont le premier, « La désagrégation du papillon » a obtenu le prix Kaien. Elle a reçu le prestigieux prix Akutagawa pour « La Grossesse » en 1991. Son dernier roman paru en France est : « Les Oiseaux » (Actes Sud 2014).

Comme des bulles de savon

Il y a quelquefois, dans la littérature japonaise contemporaine, une sorte de lenteur, de langueur dans le rendu de l’atmosphère, que l’on pourrait rattacher à celle des films d’Ozu. Une sorte d’irréalité imprègne le récit, que vient encore accentuer le contenu de la fiction.

L’errance ou la quête initiatique, la présence du monde sensible, les éléments naturels dans leur beauté la plus raffinée, quelque chose aussi de l’ordre du fatalisme, de l’acceptation dans la destinée des personnages : tout cela se conjugue avec un imaginaire très particulier. Et puis dans la musique des mots, une poésie qui porte à la rêverie et interpelle tous les sens…

Yôko Ogawa, comme le romancier Murakami ou le metteur en scène Miyazaki, possède ce talent de mêler un monde imaginaire pétri de la culture japonaise traditionnelle à celui de notre monde contemporain.

« La mer », c’est le titre de ce petit recueil de 7 nouvelles. Nouvelles légères, délicates, éphémères comme des bulles de savon. Des petites et des plus imposantes. Certaines qui se désintègrent rapidement, d’autres qui montent plus haut, plus loin… Et peut-être parce qu’elle proviennent de l’autre côté du monde, elles ont ce petit quelque chose de déroutant, de mystérieux.

« Le camion des poussins » est ma préférée. Une histoire qui commence comme un conte. La rencontre d’un vieux portier solitaire (on pense au porteur de bagages de Kazuo Ishiguro, dans « L’inconsolé »), locataire d’une veuve, et de sa petite fille de 6 ans qui ne parle pas.

Comme des bulles de savon

« En ce début d’après-midi au temps magnifique sans l’ombre d’un nuage, le verger de pruniers était environné d’une lumière éblouissante.

A ce moment-là, un petit camion apparut au loin sur le chemin. Se prenant les roues dans les ornières, il avançait poussivement en bringuebalant. Sortant peu à peu du nuage de poussière et de la lumière de soleil, il se rapprochait avec un chargement serré, doux et vaporeux, aux couleurs variées.

L’homme et la petite fille se levèrent en même temps. Ce chargement, peu assorti à l’aspect vieillot du camion, était coloré de jolis motifs marbrés de rose, de jaune, de bleu et de rouge mêlés. De plus, les motifs bougeaient continuellement, sans s’arrêter un seul instant. Bientôt leur parvinrent des piaillements tellement bruyants qu’ils recouvraient le bruit du moteur. Et le camion, passant entre le vieil homme et la petite fille, continua sa route…

A cet instant, entre eux, il n’y eut pas de gestes, et bien sûr pas de mots non plus, mais un arc-en-ciel du nom de poussin.

La petite fille parut satisfaite, elle effaça avec sa chaussure de gymnastique le dessin sur le sol, secoua la poussière de sa jupe, et traversa le jardin. »

Et c’est alors que cette petite fille se mettra à lui offrir un coquillage, une aile de libellule, une mue de papillon, une carapace de crabe… Et lui, le vieil homme, ne savait jamais pourquoi, en sa présence, il réfléchissait toujours à des choses inutiles. L’enfance comme une énigme, un monde à part, quelque chose d’incompréhensible pour lui. Comme dans Jiburo, ce film coréen, où c’est une grand-mère privée de la parole qui cherche à communiquer avec son petit-fils et l’amener à entrer dans son monde. Dans une transmission d’héritage toute en douceur.

Le fil rouge, un fil de soie subtil et délicat, qui relie toutes ces histoires lourdes de sens et pleines de tendresse, c’est la rencontre souvent improbable de ces générations si éloignées qui coexistent. Et le monde n’apparaît pas de la même façon selon que l’on en est au début ou à la fin.

Comme des bulles de savon

Petits récits qui appellent à la rêverie, poétiques, raffinés… dans un style tout en retenue. Légers et profonds à la fois, teintés quelquefois d’un humour un peu absurde, comme dans ce voyage à Vienne où une jeune fille et une femme bien plus âgée veillent un homme qui n’est pas celui qu’elles recherchaient, dans une maison de retraite…

Univers étranges et sensuels, comme ce bureau de dactylographie où vit un mystérieux gardien des caractères. Graciles envolées érotiques. Beauté d’un quotidien qu’on ne voit plus, comme cette grand-mère qui fait de son crochet argenté des culottes et des jupettes comme les fillettes n’en portent plus. En si peu de mots, tant de bonté, de générosité et de délicatesse. Tant de niveaux de conscience et d’humanité. De quiétude, de bienveillance et d’humilité.

La dernière, la plus longue et la plus drôle, la plus tendre et la plus étonnante, fera que plus jamais, en voyage, vous ne regarderez un drapeau de ralliement de guide touristique comme auparavant !

A chaque fois que le temps s’étire et porte à la rêverie, sur une terrasse de café, dans un train, laissant dériver son regard sur le paysage… ce mince ouvrage de papier comblera avec une perfection inégalable ces moments de solitude. Et vous vous retrouverez, inévitablement, plus riche d’images et de sensations, tranquille et mieux disposé envers le monde.

Chantal Lévêque

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Sylvie 29/09/2014 11:12

Merci pour ce bon moment passé à la lecture de cette critique.
Je ne suis pas une adapte de la littérature japonaise mais je lirai "le camion des poussins" dès que possible !
Continuez à nous faire rêver !
Sylvie