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Publié par Chantal Lévêque

3 ovnis chez Tripode

Trois livres, trois « ovnis » dont parlera, entre autres, samedi 4 octobre à Rivesaltes, leur éditeur, Frédéric Martin, fondateur du Tripode, prix Coup de foudre des Vendanges littéraires : "L'homme qui savait la langue des serpents", "L'université de Rebibbia" et "Les jardins statuaires".

« L’homme qui savait la langue des serpents » par Andrus Kivirähk

C’est en Estonie que se situe cette histoire, ce conte, cette épopée fantastique ! Un pays où vivait « Le peuple de la forêt ». Libre, heureux, en accord avec la nature. Jusqu’à l’invasion des « chevaliers-prêtres » allemands au début du XIIIème siècle qui y imposeront leur vision du monde occidental (le système féodal, l’agriculture, la religion chrétienne).

C’est un homme, estonien de cette pré-histoire, qui raconte. Il est le dernier survivant d’un mode de vivre qui court à sa perte, le dernier qui résiste à la civilisation, le dernier qui sait la langue des serpents. Le dernier des Mohicans, en pays d’Estonie, en quelque sorte.

Cette langue, elle se siffle. Pour appeler les animaux et s’en nourrir. Ce sera un laissez-passer, un passeport pour s’en sortir à chaque mauvaise rencontre dans la forêt. La proximité du monde animal, la simplicité d’une vie où juste de l’eau claire, du gibier facile d’accès et de leur peaux pour se vêtir font de l’existence en cet endroit une sorte d’Eden que viendra mettre à mal l’arrivée de ces conquistadors, sûrs d’eux et… tellement modernes !

Des villages s’installent, où la vie est bien plus captivante, avec ces outils merveilleux qui permettent de cultiver, de manger du pain, de fabriquer des vêtements. Et il y a ce Dieu qui explique tout, ces moines castrats qui chantent si merveilleusement. Tout paraît bien plus excitant. C’est incroyable comme tout ce peuple de la forêt se met soudain à déménager pour accéder à ce monde nouveau. La tentation est trop forte ! Et puis, on passerait pour un imbécile de ne pas y céder ! Et c’est là que tout ne peut que basculer dans l’esprit du lecteur, puisque, sous le prisme de la vision de Meeme, « L’Homme qui savait la langue des serpents », on commence à douter.

Il y a, bien évidemment, un rapport à faire entre cette histoire et le monde tel qu’on le vit actuellement. Le modernisme qui chasse la tradition, la vie rurale comme une peau de chagrin face à l’importance démesurée des mégapoles, les conflits de générations qui se creusent quant « les vieux sont trop vieux pour comprendre le monde – qui va trop vite ». Le conformisme à portée de ceux qui ont un petit pois dans la tête et la standardisation qui nous guette tous.

C’est « un pamphlet sous la fable », comme nous l’explique très clairement Jean-Pierre Minaudier, traducteur de l’ouvrage, dans sa post-face. Qu’il ne faut d’ailleurs lire qu’à la fin, comme son nom l’indique ! Parce que la beauté de ce texte, il faut la découvrir d’abord, exempte de tous ces éclaircissements. Ça ne se déflore pas ! Une véritable épopée magique, fantastique et réaliste tout à la fois. Où il est question de poux géants, de génies et d’ondins, de salamandre volante, d’anthropopithèques, d’ours libidineux, de vipères royales… De coutumes plutôt cocasses, dénichées certainement dans quelques vieux grimoires, comme celle de ces femmes qui se flagellent toutes nues avec des branches de chênes, un soir de la pleine lune.

L’imagination débridée de l’écrivain vous amène à hiberner avec son héros dans l’antre des serpents, à suivre les efforts inhumains d’un grand-père cul-de-jatte plutôt sanguinaire pour se fabriquer une paire d’ailes avec des squelettes humains, qui sculpte les crânes de ses victimes pour en faire des bols. Qui chasse les vents, en fait des nœuds et les retient au fond de sa casemate. Et tout cela raconté avec une drôlerie, un humour dévastateur !

C’est vraiment gonflé, comme histoire… et on en sort sidéré par le talent de l’auteur qui nous conduit, par cette remontée imaginaire dans le temps, à nous poser les bonnes questions. Celles qui apportent de l’eau à notre moulin de pensées, tout à fait à l’image de ce Village des moulins à eaux dans les « Rêves » de Kurosawa.

3 ovnis chez Tripode

« L’université de Rebibbia » par Goliarda Sapienza

Rebibbia est une prison en Italie où Goliarda Sapienza a été incarcérée pour vol en 1980.

Goliarda est une intellectuelle, née en 1924 et décédée en 1996, qui n’a pu, de son vivant, obtenir la faveur du public en éditant, à compte d’auteur, un livre qui lui tenait à cœur : « L’Art de la Joie ». Après 10 années à le rédiger et un voyage en Russie et en Chine, elle est désespérée devant le manque d’enthousiasme de ses contemporains et ne trouve plus sa place dans cette Italie des années 70. Elle fera acte de rupture, volera des bijoux dans l’appartement d’une amie, sera arrêtée et purgera sa peine à la prison de Rebibbia. De cet enfermement, elle en tirera un livre. Et ce n’est pas un livre triste, loin de là.

Goliarda Sapienza aime la vie, contre vents et marées. C’est une femme libre et elle a ce don de la curiosité qui la portera à faire œuvre de ses expériences, de ses rencontres, des lieux où son chemin la mènera.

Elle décrit ce monde de femmes, où la solidarité l’emporte malgré l’insalubrité, la colère, la violence. « L’art de l’attention à l’autre », c’est ce qui caractérise ces détenues, aux allures felliniennes : prostituées, gitanes, voleuses, toxicomanes et jeunes révolutionnaires qui se construisent tout un univers à l’intérieur de ce qu’elle nommera «« L’université de Rebibbia ». Une université parce que là, chacun peut y apprendre « le langage premier » : pas de faux-semblant, juste le langage profond et simple des émotions. Le milieu social n’a plus d’importance. L’affectif prend le pas sur les conventions.

A la fin de son incarcération, une amie lui dira qu’elle aura trouvé dans cette prison un équilibre de vie, et certaines n’auront de cesse d’y revenir, bien plus tranquilles à l’abri de ces murs que dans le monde hostile du dehors.

Il y a à Rebibbia la reconnaissance de soi dans le groupe, on n’y est pas seule comme à l’extérieur, on y a un rôle… bien loin de cette liberté dans l’anonymat qui sévit dans les rues, où « le seul avantage qu’on peut y trouver, c’est qu’on vous y laisse mourir seul ». Pas de vie sans communauté, « pas de vie sans le miroir des autres ». Bien sûr, l’existence n’y est pas rose, tout est dans les extrêmes. « Attention et solidarité envers qui vous est ami, rejet complet de qui vous est ennemi », mais si amitié il y a, quel plaisir de savoir que toujours le lendemain, on se retrouvera.

Goliarda Sapienza observe, décrit, établit comme une étude sociologique de ce milieu carcéral. Son enfermement avec toutes ces femmes lui fera percevoir des faits qui jamais sinon ne lui seraient apparus. Par exemple, le fait que sexuellement, elles s’en sortent mieux que les hommes. La répression des instincts trouvant d’autres voies que l’agressivité. Ou, parce que la prison fait régresser les individus, elles y retrouvent « leur côté féminin », qu’elles avaient enterré après des siècles d’esclavage. Il y a de la rébellion en elle, un héritage familial qu’elle assume et qui la conduit à exprimer avec force et lucidité ses convictions.

C’est avec une sorte de distance calculée qu’elle nous raconte son incarcération, mais en pleine conscience de toutes ces vies abîmées qui l’entourent et qui la font chavirer intérieurement. Emouvantes, drôles quelquefois, souvent cruelles sont les histoires qui se tissent à Rebibbia. Goliarda s’en fait la porte-parole avec générosité et cette intelligence qui ouvre des portes insoupçonnées.

3 ovnis chez Tripode

« Les jardins statuaires » par Jacques Abeille

Cela commence comme du Kafka (dans « Le Château ») pour l’étrangeté de l’entrée en matière, puis ça prend l’allure d’un Tolkien pour le récit de voyage, l’épopée dans des paysages absolument fantastiques et, quelquefois, ça flirte avec du Lovecraft dans cette idée de civilisation menacée et l’horreur d’une destruction irrémédiable.

C’est l’histoire d’un voyageur qui raconte son intrusion dans les jardins statuaires : des domaines géographiquement très délimités, où l’on cultive des statues. C’est la pierre qui pousse et les hommes prennent soin d’elle, la sculptent pour finir par en faire commerce. Ces jardiniers, qui ne rêvent que d’affronter, de leur vivant, leur propre statue, vivent dans un lieu très organisé, où la place des femmes est imposée (elles sont cloîtrées, peu émancipées), où les hôtels ont une utilité bien particulière et où les hommes travaillent sans relâche. Toute cette cohérence sociétale, qui paraît harmonieuse, va se voir peu à peu détruite par la poussée anarchique des statues, dont ils ne pourront plus s’occuper.

Le voyageur sera témoin de la lente dégradation de ce système idéologique et environnemental parce qu’il découvrira, de domaines en domaines, jusqu’aux Steppes du Nord, des hordes de réfugiés, de révoltés qui ont refusé de suivre les règles de cette civilisation et qui se sont regroupées autour d’un Prince. A observer les dangers qui guettent cette utopie, il en déduit, avec le lecteur, que le monde ne peut que courir à sa perte lorsqu’il est trop codifié.

C’est un grand roman d’aventures, un genre de conte philosophique où il est question de la notion du bien et du mal, de l’égalité, de la justice…, et où le talent de Jacques Abeille se fait sentir, à chaque page, tout autant dans la construction, le rythme, le style (recherché, dense, ciselé) que dans la description des lieux et des personnages, ainsi que dans les dialogues.Tout est d’une perfection exemplaire.

C’est du fantastique comme on en imaginait dans les années 70 (d’ailleurs, c’est un premier roman de l’auteur, écrit dans ces années-là), avec des images qui pourraient être l’œuvre d’un Druillet, en un peu moins sombre, et dont la portée imaginaire ne peut que nous bluffer.

Chantal Lévêque

Lire aussi dans ce blog, sous le titre "Au bonheur des langues", notre article sur le livre de Jean-Pierre Minaudier "Poésie du gérondif", édité par le Tripode.

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