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Publié par Chantal Lévêque

Voyage de la Chine à l'enfance

« Béton armé » de Philippe Rahmy

Editions La Table Ronde, 203 pages

Voilà ce que répondait Montaigne à ceux qui lui demandaient raison de ses voyages : « Je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche… Secondement, que c’est toujours gain de changer un mauvais état à un état incertain. » Incertain, nul doute que lorsque Philippe Rahmi entreprend de partir en Chine, c’est ainsi que son voyage doit lui apparaître. C’est un défi qu’il se lance, une prise de risque.

Il écrit de la poésie et s’est fait remarquer par l’Association des Ecrivains de Shanghai qui l’invite en résidence pendant deux mois.Mais il n’a jamais voyagé. II ne sait pas voyager. A 40 ans, il n’a jamais pris l’avion, jamais il ne s’est éloigné de chez lui, si ce n’est pour soigner ses fractures. Une cinquantaine depuis sa naissance. Ses os sont aussi fragiles que du cristal. Il est toujours en sursis.

Voyage de la Chine à l'enfance

Alors… Shanghai ! C’est comme un voyage au bout de soi-même. Une épopée digne des grands aventuriers. Où l’appétit de vivre, de survivre, lui ouvre de larges horizons. Son regard est acéré, ses mots riches de sens quand il raconte. Et la ville, on la découvre comme une projection de lui-même.

Dans ce voyage, à la stupéfaction succède l’émerveillement, et puis l’habitude rend les choses moins extraordinaires. Il se lasse, et « l’état de grâce » disparaît. Sauf que ce Shanghai « au corps à corps », par la magie des mots, il l’emprisonne dans ses rets, et apparaissent sur la page des instantanés de ses émotions, de ses rêves, de ses fantasmes. Et puis des souvenirs qui se mêlent à ses observations, des méditations sur le monde, la vie, la mort, la maladie.

« Une jouvence de regard » : j’emprunte l’expression à Jean-Christophe Rufin, qui lui fait l’hommage, bien mérité, d’une belle et juste préface. Tout est neuf pour lui, pas un détail ne lui échappe. Il décrit la mégapole aux innombrables immeubles stratosphériques, débordante d’énergie. «Un flux de chairs et de choses ». Scènes de rue, petits riens du vécu ordinaire. L’observation d’un monde partout le même, « trivial, cohérent, désespérant de persévérance ».

Ce sont comme des tableaux qui se succèdent : « Changning District, Zhongshan Park. Traverser des empilements de chaleur jusqu’au glouglou d’une fontaine en granit. Les lampadaires blanchissent le sommet des arbres. Des ouvriers se refroidissent les pieds. Ils mangent en silence. Leurs gamelles en métal ressemblent à des cœurs… Ils sont une quinzaine. Leur repas fini, ils quittent le boulevard pour le parc. Je les suis. Un étang, une roseraie… Un promeneur s’arrête, perdu dans ses pensées. Le soir se pose sur sa tête… Une senteur de colza. Une femme traverse la lumière à cet instant, déchirant cette nuit du grand âge. Elle marche à longues enjambées. Elle tient plusieurs dobermans en laisse. On dirait la mort menant son attelage. Elle lance ses jambes, ses pieds de cuir souple… »

Tableau du peintreYifei Shijie
Tableau du peintreYifei Shijie

Une suite de polaroïds, au fond gris, qui évoque tout à la fois le colossal et le minuscule, l’effrayant et l’intriguant, le cocasse et le déroutant. La puissance, la dureté du béton armé et la fragilité des hommes qui s’agitent en dessous. C’est un dédale d’impressions qui donne à voir une Chine où le passé disparaît peu à peu, à l’image de cette maison du peintre Yifei Shijie, sous la poussée d’une économie galopante, d’une énergie humaine exubérante.

« Chine. Ecart abyssal entre le peuple et la politique. D’un côté, l’Etat terriblement autoritaire qui vend pour du rêve le cauchemar de Pasolini, la société de consommation pourvoyeuse de bonheur. De l’autre, les gens qui naviguent à vue, les individus d’un accès si facile, d’une dureté si banale.

District de Pudong. Le quartier d’affaires a germé en quinze ans sur d’anciennes terres maraîchères régulièrement inondées. Manhattan se reconstruit à Shanghai. Pudong domine. Quelle que soit la volonté qu’on oppose à cette beauté froide, on s’agenouille. Quel que soit le régime capable d’un tel prodige, on l’aime. Et puis, on se sent mourir de toutes parts. »

Et puis il pense à son douloureux passé familial, s’étonne d’être encore en vie, lui qui ne tient qu’à un fil : « Je ferai tout pour survivre aux gens que j’aime ».

On est happé par le rythme des phrases, haché, syncopé… et puis soudain plus élargi quand les souvenirs d’enfance, la violence des expériences, les douleurs du passé resurgissent. Et la musique des mots vous prend à la gorge, vous engloutit, subtilement, irrémédiablement, jusqu’aux dernières lignes. Au détour des évènements souvent pathétiques et désopilants qui jalonnent la visite guidée de Shanghai par ses hôtes chinois, au gré de ses promenades, de ses rencontres qui l’ont marqué, à l’image de celle d’Ai Weiwei lui offrant une graine de tournesol en porcelaine, symbolisant le peuple soumis au régime, l’écriture est là pour « briser le silence », « pour faire taire la bête en soi » et pour durer, subsister au-delà de la finitude. « La littérature est possible parce qu’elle est périssable. Son agonie, plus lente que la nôtre, nous donne le sentiment de l’éternité. La littérature nous accorde un sursis. Ce qu’on écrit dépasse ce qu’on est. »

Il y a dans les cinq dernières pages une énigme dévoilée, qui affleurait déjà au début du récit… Une autre réalité ensevelie, une histoire parallèle à la ville qui le hante et l’empêche de trouver les mots justes. « Une chose qui se tient comme le diable à la croisée des chemins, quelque part entre Shanghai et un lointain souvenir d’enfance. » Parce que chaque voyage oblige à se perdre, pour mieux se retrouver. « Ecrire la vie, non la décrire » : voilà exactement ce que fait Philippe Rahmi dans le récit de son épopée. Son voyage à Shanghai agira comme un révélateur, parce l’inconnu de ce monde lui fera approcher quelque chose d’enfoui en lui, qui l’enveloppait, le traversait mais qui jamais encore ne lui était apparu avec une telle évidence.

Philippe Le Bris, écrivain-voyageur au long cours, a écrit que c’est parce qu’ «on n’en revient pas » parfois, d’avoir accompli un voyage, qu’il nous faut l’écrire, en tirer un livre, un film… Pour en revenir, justement, ne pas être défait par lui, « en avoir le cœur net ». Le cœur net, c’est en cet état que probablement Philippe Rahmi est revenu en son pays, avec en prime l’assurance d’avoir réussi à dépasser ses limites et le bénéfice d’une force et d’une résistance à toute nouvelle épreuve qui se présenterait.

Je ne peux, une fois de plus, qu’être en accord avec l’auteur de sa préface : c’est une belle gageure que cet écrivain nous offre là, un superbe exemple de rédemption par l’écriture et, dans une forme à la fois poétique et réaliste, un voyage qui nous ramène à nous-même, aux insondables mystères de notre monde intérieur.

Chantal Lévêque

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anonyme 26/04/2015 08:49

bel article qui m'a donné envie de lire le livre et j'ai beaucoup aimé, merci!