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Publié par Bernard Revel

Christian Bobin chez lui.
Christian Bobin chez lui.

Rencontre avec Christian Bobin pour un entretien publié sur le site de la revue Esprit.

Alors que les éditions Gallimard publient "Noireclaire", retour sur une rencontre mémorable avec Christian Bobin.

Voir en fin d’article le lien internet qui permet d’accéder à l’intégralité de l’interview réalisée par Didier Pobel et Bernard Revel.

Christian Bobin dans le merveilleux éclat de rire

Demain, ce serait l’été. En cette belle journée de juin, un vœu que nous avions lancé au hasard il y a quelques années, comme font parfois sans trop y croire les journalistes quand ils se rencontrent l’espace d’un événement, est en train de se réaliser. Deux compagnons de reportages roulent gaiement sur les petites routes aux confins du Morvan, contournent Le Creusot et se perdent entre Saint-Firmin et Saint-Sernin-du-Bois. Ils ont rendez-vous avec Christian Bobin, un écrivain que Didier Pobel n’avait cessé, quand personne ne le lisait encore, de soutenir après avoir reçu comme un choc en 1977 « Lettre pourpre », son premier livre.

Dans le café du chemin perdu.
Dans le café du chemin perdu.

Quand un fidèle de Bobin et un converti de fraîche date tel que moi parlent littérature, un vague désir d’interview, carte de presse oblige, flotte toujours dans l’air. Et si nous allions le voir ensemble ? La question resta longtemps en l'air. Elle trouve enfin sa réponse. Nous voilà dans un petit café de village, demandant aux clients de nous indiquer l’endroit où habite le célèbre écrivain. Son nom ne dit rien à personne. Ah, c’est celui qui fait des photos pour « Lui », croit savoir un gars qui a entendu dire qu’un tel artiste vivait dans le coin. Non, ce n'est pas le genre...

Boite aux lettres d'écrivains.
Boite aux lettres d'écrivains.

Nous repartons bredouilles, au petit bonheur la chance, dans un paysage vallonné de champs et de forêts.

Et le hasard fait bien les choses. Nous faisons halte à l’entrée d’un chemin au milieu de nulle part. Les arbres et les broussailles sont en train de le dévorer. Je marche sur une dizaine de mètres et m’apprête à rebrousser chemin lorsque j’aperçois au ras du sol, en partie camouflée par les branches, une boite aux lettres portant de guingois, souillée de taches verdâtres, une plaque aux noms de Lydie Dattas et Christian Bobin. Quelques minutes plus tard, nous débouchons sur une clairière, devant une maison assez récente et toute simple aux grands contrevents bleus et aux rosiers d’un rose vif grimpant aux murs. En face, s’élèvent les beaux restes d’un bâtiment en pierres qu’un grand arbre et des massifs de fleurs blanches semblent vouloir coloniser.

Christian Bobin dans le merveilleux éclat de rire
Christian Bobin dans le merveilleux éclat de rire
Christian Bobin dans le merveilleux éclat de rire
Christian Bobin dans le merveilleux éclat de rire
Christian Bobin dans le merveilleux éclat de rire
Christian Bobin dans le merveilleux éclat de rire

Un large sourire nous accueille. C’est lui, debout, en bras de chemise. Il habite ici avec sa compagne, la poétesse Lydie Dattas, depuis « six ou sept ans », il ne sait plus exactement. « Les calendriers brûlent dans ma tête, dit-il, les dates se mélangent ». Avant, il vivait au Creusot, chez ses parents ou dans quelque rue proche. « Ce qui nous a décidés à acheter, c’est le chemin dans les sous-bois. On voit parfois des renards. C’est magnifique ». Il nous invite à nous asseoir à la longue table installée à l’ombre devant la porte, rentre dans la maison et réapparaît avec une cafetière et une brioche. « Servez-vous. Je reviens tout de suite et je suis à vous à fond ».

Christian Bobin dans le merveilleux éclat de rire

Et en effet, pendant près de deux heures, il répond « à fond » à nos questions, donnant libre cours à sa verve poétique et ponctuant quelques bons mots de grands éclats de rire sonore qui nous surprennent d’abord et deviennent vite communicatifs. Le rire de Christian Bobin est à lui seul une image poétique. Il jaillit dans la conversation comme un éclair dans un ciel bleu et, littéralement, brise la glace. Bref, à peine ensemble depuis un quart d’heure, nous voilà comme de vieux amis. Pas au point de nous tutoyer et de nous taper dans le dos, certes. Mais, après deux ou trois franches rigolades, nos prénoms fleurissent spontanément dans sa bouche et nous nous enhardissons à l’appeler Christian.

Il nous parle de « l’ennui merveilleux » de son enfance en Bresse où « le bleu du ciel fondait sur place » et où il lui semblait « qu’il faudrait une vie entière pour traverser un seul été ». Il regrette que les techniques d’aujourd’hui travaillent à « chasser l’ennui du monde » et même, ajoute-t-il, à chasser les livres et la lecture « qui se fait avec une lenteur de pas de vache ». « Mon pays, dit-il, c’est l’écriture. J’écris pour voir clair dans l’éblouissement. J’ai toujours mon ordinateur sur moi : c’est un feutre et du papier. Le feutre est mon sismographe. Il transmet les tremblements de l’âme ».

Christian Bobin dans le merveilleux éclat de rire

Il nous parle des écrivains qui l’accompagnent : Ossip Mandelstam, « sans doute le plus grand poète russe », mort dans un camp sibérien en 1938 et qui hier, lorsqu’il le lisait, « était assis là, sur cette chaise en plastique, juste à votre place » ; Ernst Jünger qu’il considère comme un Montaigne du vingtième siècle ; André Dhôtel dont les livres, « dès qu’ils sont arrivés, ne sont plus jamais repartis » ; Jean Grosjean, « l’une des pensées les plus acérées sur ce monde et sur l’autre » ; Saint-Exupéry dont Le Petit Prince est « une flèche qui perce toutes les cuirasses des cultures » ; Jean-Pierre Colombi, le méconnu, qui incarne « une très haute et très rare poésie ». Il ne lit pas les écrivains d’aujourd’hui, ceux dont on parle à la saison des prix. « Je n’ai pas d’appétit pour ça ». Il a des mots durs pour les « fossoyeurs » qui ajoutent « une couche de noir » sur les ténèbres. Lui, il a choisi de faire « le travail de celui qui va trouver quelques lueurs au fond de la cave ». Il n’est pas « spécialement en accord avec ce monde». Et «c'est parce que j'’aime les gens que je n’aime pas ce monde ».

Une dédicace qui résume une rencontre.
Une dédicace qui résume une rencontre.

Il lit beaucoup de poésie. « Un poème, c’est comme une fleur. Si ça ne tient pas dans l’eau, ça fane tout de suite ». Il nous confie qu’il écrit en ce moment un texte sur son père, « un soleil qui continue de faire son travail d’éducateur » en lui et qui, à la fin de sa vie, atteint par la maladie d’Alzheimer, s’étonnait de trouver « tout neuf ». Cet étonnement est « la racine même de la poésie », s’émerveille Christian Bobin qui voit celle-ci « comme une sorte de maladie lumineuse ». Il se qualifie lui-même de « guerrier contemplatif ».

Il nous offre, avant de partir, un « merveilleux éclat de rire », en écho à la dédicace qu’il vient de tracer de sa main sur une page de « La grande vie », son dernier livre. Un écho qui résonne longtemps en nous sur le chemin du retour perturbé au Creusot par le cortège gonflé d’importance d’un Premier ministre en visite officielle, illustration peut-être de ce monde où, de plus en plus, comme le déplore Christian Bobin, « les visages diminuent dans l’humain ».

Bernard Revel

Photos Didier Pobel et Bernard Revel

« La grande vie », Gallimard 2014, 122 pages.

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Didier 02/11/2014 14:01

Ah! oui, quel bon souvenir... Et quelle belle rencontre en forme d'"Enchantement simple" offert en partage.