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Publié par Marie Bardet

Image extraite de "Walking Dead", la bande dessinée de Robert Kirkman et Charlie Adlard.
Image extraite de "Walking Dead", la bande dessinée de Robert Kirkman et Charlie Adlard.

Du « prix du sang » à la « soif du sang »

Tandis que la Communauté internationale reste impuissante à stopper la progression de l’organisation de l’État Islamique (EI) en Irak et en Syrie, les djihadistes maintiennent la pression sur le front des décapitations d’otages. Alors que les tirs de missiles de la coalition à 5 000 pieds au-dessus du théâtre des opérations provoquent dans l’opinion le même sentiment d’irréalité qu’avec les précédentes «guerres du Golfe », les vidéos des décapitations, elles, manifestent quelque chose de l’ordre de l’ « inimaginable », qui, tout en faisant écho à la « scène primitive » de l’effondrement des tours jumelles en 2001, s’offrent à procréer des « fins du monde » en série. On savait le terrorisme « historique » renvoyant dos à dos opprimés et opprimants, moribond depuis les attentas-suicides du 11 septembre fomentés de l’intérieur même du système qu’ils visaient à détruire. On assiste avec Daesh — l’autre nom pour l’EI, à connotation péjorative — à une surenchère dans la provocation et la radicalité. On passe ainsi du « prix du sang » ou sacrifice humain consenti au nom d’une cause — dans ce cas, l’Islamisme — à la « soif de sang », dernier avatar d’un terrorisme devenu trop spectaculaire pour avoir encore quelque chose à nous dire qui puisse faire sens.

Daesh, l’inimaginable au pouvoir ?

Après le Français Hervé Gourdel, les Américains James Foley et Steven Sotloff, les Britanniques David Haines et Alan Henning, l’ancien militaire américain Peter Kassig, détenu depuis plus d’un an par les djihadistes est directement menacé de mort en représailles aux frappes menées par la coalition en Irak. On peut prévoir, sans prendre de grands risques de se tromper, que cette arme de chantage n’est pas près de s’éteindre.

Daesh détiendrait au Moyen-Orient une vingtaine d’otages qui pourraient servir de protagonistes dans des mises en scènes de décapitations semblables à celles qui ont été diffusées sur YouTube en septembre et octobre 2014. À un rythme qui évoque celui des séries télévisées, ces vidéos macabres se sont succédé comme les épisodes d’un feuilleton. Dans un désert de sable, sous une lumière zénithale, un homme au crâne rasé revêtu de l’habit orange des détenus de Guantanamo est agenouillé près de son bourreau, visage masqué et de noir vêtu, qui le menace d’un couteau. L’analogie avec les séries télévisées est si peu fortuite que, lors de l’exécution d’Alan Henning, nous a été présenté en fin de vidéo celui qui devrait incarner le « héros » de l’épisode suivant (Peter Kessig, pour l’heure heureusement épargné). Le suspense, ressort de tout bon thriller fut-il gore, n’est pas le moindre des codes du cinéma de genre qu’ont assimilé ces cinéastes de la terreur, lesquels composent leur films avec une économie de moyens très étudiée.

Au centre du cadre, c’est à chaque fois un homme, il est blanc, et cependant, par sa façon de se tenir, par la contraction de ses traits, par son regard qui s’abîme ou au contraire défie l’oeil de la caméra, nous savons qu’il ne s’agit pas du même homme, aussi assurément que nous savons qu’une mort atroce l’attend. Cette part d’irréductible qui devrait nous saisir, nous la percevons, certes, mais elle est comme le cri renvoyé par l’écho : elle nous parvient avec le décalage de la fiction. Quand nous regardons les images diffusées sur YouTube, nous ne sommes pas confrontés à l’acte réel de la décapitation, mais convoqués au « spectacle » de celle-ci. Ce qui nous saisit en premier, c’est cette surface vibrante de pixels aux couleurs contrastées. Ensuite vient la conscience du réel : — «Non seulement c’est effrayant, mais en plus, c'est vrai ! ». En devançant la réalité, la fiction tend à la dépasser ; elle lui fait littéralement concurrence. La violence ainsi exprimée nous semble passer toutes les bornes de l’horreur en ce qu’elle fabrique avec de l’humain rien d’autre qu’un symbole, lui-même contenu dans un slogan : la « soif de sang ». Ces images nous assignent à l’inimaginable.

Daesh, l’inimaginable au pouvoir ?

En 2001, après les attentats du 11 septembre, Jean Baudrillard a livré dans «L’Esprit du terrorisme » (1) une analyse qui a fait date. Je vous invite à relire ce texte dérangeant dans lequel le terrorisme islamiste n’apparaît pas comme découlant d’un choc des cultures et des civilisations — ainsi qu’on l’a présenté avec Al-Qaïda —, mais d’un phantasme d’autodestruction de la superpuissance mondiale, comme seule issue possible à l’absence de limites qu’elle rencontre. « À la limite, c'est eux qui l'ont fait, mais c'est nous qui l'avons voulu », résume, lapidaire, Jean Baudrillard, en nous renvoyant à l’image des tours jumelles s’effondrant sur elles-mêmes (ce que les terroristes ne pouvaient pas prévoir) dans une sorte de geste suicidaire. On peut bien évidemment ne pas être d’accord avec cette thèse et la juger scandaleuse. Mais on trouve aussi dans ce texte des éléments qui nous aident à déplacer cet « inimaginable » sur le terrain de la raison afin de pouvoir penser ce qui nous arrive.

Baudrillard démonte ainsi la figure du terroriste vu comme un illuminé prêt à risquer, voire à sacrifier, sa vie, pour défendre une cause (islamiste ou autre). « L'argent et la spéculation boursière, les technologies informatiques et aéronautiques, la dimension spectaculaire et les réseaux médiatiques : ils ont tout assimilé de la modernité et de la mondialité (…) », insiste le sociologue.

Les terroristes de Daesh sont, qu’on le veuille ou non, des hommes d’affaires avisés. Dans son livre-enquête (2) sur les circuits de la cocaïne paru le 16 octobre 2014, Roberto Saviano, journaliste condamné à mort par la Camorra napolitaine, révèle que les djihadistes sont en cheville avec des organisations mafieuses spécialisées dans ce trafic, qui opèrent depuis la Turquie. L’opinion publique serait sans doute choquée de découvrir l’ampleur de la puissance financière dont la mouvance terroriste islamiste dispose. Les terroristes de l’après « 11 septembre » n’ont plus besoin de donner leur sang. Ils ne sont plus, ni pauvres, ni opprimés. Ils détiennent les mêmes armes que celles du système dominant. Comment pourrait-il encore y avoir de l’idéologie derrière tout cela ? L’étendard de l’islamisme ne doit pas faire illusion. Le moteur de ces organisations terroristes n’est pas la transformation du monde mais la quête du pouvoir absolu sur le monde. Un désir hégémonique sans Dieu ni lois. Le malaise que l’on ressent à la vision des décapitations d’otages diffusées sur You Tube, ces images qui nous envoûtent puis qui nous hantent, le suspense qu’elles génèrent, tout cela est à mettre en perspective avec un terrorisme qui ne vise rien d’autre qu’à reproduire, et non pas à renverser, le système dominant qu’il prétend combattre.

Marie Bardet

1 « L’Esprit du terrorisme », Jean Baudrillard, éditions Galilée, 2002.

2 « Extra-pure. Voyage dans l’économie de la cocaïne », Roberto Saviano, éditions Gallimard

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