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Publié par Bernard Revel

Catherine Millet et son petit frère Philippe en 1955.
Catherine Millet et son petit frère Philippe en 1955.

Le succès commercial d’un livre agit comme un miroir déformant sur la perception que nous avons de son auteur. Ainsi, en dépit de sa réussite à la tête de la revue Art Press et de ses ouvrages consacrés à l’art contemporain, la seule évocation du nom de Catherine Millet reste associée, dans l’opinion, à sa vie sexuelle. Depuis 2001, date de parution de son best-seller, elle a apporté à son autoportrait, avec « Jour de souffrance » et, tout récemment, « Une enfance de rêve » (éditions Flammarion), quelques retouches. Non pas pour renier quoi que ce soit. Sa liberté de femme, elle l’assume pleinement. Mais pour opposer à nos jugements réducteurs la complexité de la vie et, en sondant son moi et son passé, faire remonter à la surface des choses qui résonnent en nous.

L'autre Catherine Millet

Raconter son enfance est un exercice périlleux. Catherine Millet s’y attelle en la tenant à distance, analysant, décortiquant, en bonne lectrice de Proust, ce que les décennies écoulées ont fait de ses souvenirs. Son récit oscille entre l’acuité de ses observations d’aujourd’hui et le flou dans lequel elle a traversé ses premières années. Elle aurait pu l’intituler, si cela n’avait été dissonant, « une enfance de rêvasserie », tant cela correspond mieux a son état d’alors. « Bien qu’il ne soit pas très beau, j’affectionne le mot rêvasserie, qui exprime si parfaitement ces pensées flottantes qui ne m’abandonnent jamais, que même le travail peine à dissiper, cette nébuleuse qui enveloppe tous les faits de la vie et en adoucit les contours lorsqu’ils sont trop vifs… »

Lorsqu’on habite à Bois-Colombes, banlieue parisienne, dans un deux-pièces d’abord puis un trois-pièces, avec père, mère, grand-mère et petit frère, dans un climat de disputes souvent, de coups parfois, mais de tendresse aussi, sans possibilité d’intimité, il n’y a guère d’autre échappatoire, il est vrai, que de laisser son esprit vagabonder là où personne ne peut l’atteindre. Catherine avait de bonnes dispositions pour cela, qui lui seront utiles aussi pour affronter les autres, tout ce réel hors de la famille, si attirant, si différent, si menaçant. « Moi, écrit-elle, j’avais une forme de passivité qui me faisait glisser à la surface du monde, en suivant les pentes douces et en épousant au passage les aspérités ». Pourtant elle fait, comme tous les enfants, l’apprentissage de l’humiliation, de la honte, de la culpabilité, du jugement incompréhensible des adultes. La mésentente des parents, chacun menant « sa vie de son côté », transformait leur foyer en « fournaise de l’enfer ». Simone, la mère, attentive à ce que ses enfants ne manquent de rien, avait par moment des comportements triviaux trahissant ses origines et choquant sa fille qui aurait tant aimé qu’elle ressemble aux mères de ses copines vivant dans des pavillons cossus. Un jour que Catherine s’était attardée trop longtemps chez une amie, sa mère la traita de « sale petite gousse », un mot que la fillette ne comprit que bien longtemps après.

Quand on n’est pas satisfait de sa famille, on en invente une autre. Mentir, c’est facile. Dieu comprend ça, qui est son seul confident. Catherine adore raconter des histoires. Elle tient le rôle du conteur public dans la cour de récréation. Elle prend conscience du pouvoir des mots. « On peut manquer d’un toit, d’amour, d’espoir, de tout, écrit la Catherine d’aujourd’hui, mais ne pas disposer des mots qui désignent sa souffrance est à mes yeux le malheur extrême ». Elle dévore toutes sortes de livres et magazines, pour enfants ou non, s’imagine en Cosette ou David Copperfield. L’expérience de la maladie, alors que de son lit elle observe sa famille comme si elle était à l’extérieur du tableau, est un révélateur. « Je m’ouvrais à la conscience rassurante, exquise, d’être absolument moi, distincte des autres, et peut-être différente des autres par cette faculté qui m’était donnée de les voir mieux qu’eux-mêmes, sans doute, ne se voyaient ». Avec une sensibilité nourrie aussi par les films que ses parents l’amenaient voir sans trop se soucier s’ils étaient de son âge, si bien qu’elle connut son premier plaisir sexuel au cinéma de Collioure, devant Gregory Peck embrassant sa partenaire dans « Les canons de Navarone », l’adolescente se lance passionnément, secrètement, dans l’écriture, poèmes, nouvelles, bouts de romans. « Je pensais me distinguer par une sorte de complicité avec les poètes et les écrivains, même si je n’en avais jamais rencontré aucun, et n’avais moi-même jamais gribouillé que quelques pages dans une langue maladroite et sans trop démêler ce que j’avais à exprimer». Ecrire lui semble couler de source. Il suffit d’attendre l’inspiration. « Je ne voulais pas encore savoir que c’était un travail de terrassier qui m’attendait ».

Une enfance de rêve ? Une enfance faite de rêves qui permettent de traverser sans trop de dégâts les drames, les peurs, l’ennui. Une enfance aussi où des vacances en Bretagne, à Collioure, à Castres mettent des touches de couleurs.

Dans ce tableau de famille qu’elle brosse paisiblement sans noircir ni embellir le trait, c’est le vrai visage de Catherine Millet qui, au fil des pages, se dessine. Et c’est un peu le nôtre.

Bernard Revel

(Prix des Vendanges littéraires 2014, Catherine Millet a parlé de son livre dimanche 5 octobre à Rivesaltes).

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