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Publié par Henri Lhéritier

Dans la crypte des Capucins, à Vienne, les tombeaux de l'empereur François-Joseph et de Sissi.
Dans la crypte des Capucins, à Vienne, les tombeaux de l'empereur François-Joseph et de Sissi.

"Les Braises" de Sándor Márai

(Livre de Poche, traduction Marcelle et Georges Régnier, 217 pages)

L’écrivain et journaliste Sándor Márai, de son vrai nom Sandor Grosschmid, est né le 11 avril 1900 à Kassa qui fait alors partie du Royaume de Hongrie dans l’Empire austro-hongrois. Il obtient le succès dès ses premiers romans : Le Premier amour (1928), Les Révoltés (1930), Un chien de caractère (1932), L'Étrangère (1934) et surtout Les Confessions d'un bourgeois (1934). Antifasciste, il publie deux livres majeurs pendant la deuxième guerre mondiale : La Conversation de Bolzano (1940) et Les braises (1942) qui devient un best-seller. Sous le régime communiste, il est contraint de s'exiler en 1948. Il vit à San Diego (Etats-Unis) où il se donne la mort le 22 février 1989, huit mois seulement avant la fin de la République populaire de Hongrie.

Sándor Márai
Sándor Márai

En voilà un que je ne pouvais pas lire en version originale, je serais même bien incapable de prononcer le titre, A Gyertyák Csonkig Égnek, il faut dire que c’est du magyar, enfin je le suppose, puisque l’auteur Sándor Márai est hongrois et les Hongrois outre qu’ils ont cette manie de poser des accents aigus sur des « a » obligeant à de détestables contorsions de clavier, possèdent une histoire commune avec les Autrichiens, les Tchèques, les Polonais, les Ukrainiens, les Allemands, les Russes, les Bohémiens, les Juifs, enfin bref avec un monde fou et c’est souvent ce qui m’attire dans leur littérature, et en général dans l’histoire austro-hongroise, cette diversité et cette collision des nationalités, des traditions, des folklores, des arts, des regards sur le monde, je ne sais pas si cette phrase est finie, je ne sais même pas si elle a un sens, tant pis je vais y mettre un point quand même, sinon elle risque de durer une page ou deux. Point donc. Ce point sera une concession aux Magyars car c’est un point magyar même s’il se présente d’une manière identique à un point français et à de nombreux points étrangers. Un point c’est tout. (Si l’on devait inventer un jour un nouvel espéranto, il conviendrait de se baser sur le point, il est déjà universel).

Sándor Márai : cancans de Cacanie

Les Braises est un roman que je dois à une amie qui elle-même le tient de Linda Lé (voilà un nom commode) qui donne, dans un de ses livres, Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau, une liste d’auteurs peu connus ou inconnus dont elle dit le plus grand bien, d’où j’ai extirpé ce Sándor Márai. Linda (le prénom aussi est seyant) dit de lui, je cite de mémoire, qu’il est un évadé perpétuel, fouilleur d’abysses, dissident, tracassé par l’inassouvissement dans son commerce avec l’autre sexe (je me demande si on n’est pas un peu tous comme ça, si on n’a pas des désirs érotiques sans rapports (eh, bien oui !) avec nos faibles moyens, bon je parle ici au nom de moi, je ne veux vexer personne). Je n’ai pas vu tout ce qu’a vu Linda car je n’ai lu qu’un seul livre de lui, tout de même cette expression fouilleur d’abysses fait un peu plongeur sous-marin ce qui est une exploit pour un pays qui ne voit la mer que sur des cartes postales de vacanciers.

Sur cette liste, je note encore les noms de Walser, des Forêts, Perros, Osamu Dazai, Ladislav Klima et d’autres encore que je me promets de lire ou de relire avec un autre regard.

En tout cas, je suis d’ores et déjà heureux d’avoir découvert cet auteur hongrois (je ne prononcerai plus son nom, j’ai ma dignité, et je veux me lancer dans une entreprise de protection du « a », je ne vais pas, comme ça, continuer, à me livrer à sa dénaturation par un accent aigu, mais je ne suis pas le seul à entamer ce combat, quelqu’un n’a-t-il pas écrit Le monde des A ?) et ce roman qui est, d’après la quatrième de couverture (dont il faut pourtant toujours se méfier), une de ses œuvres la plus représentative.

Les Braises est un livre écrit en 1940, juste avant la période historique sans doute la plus noire de la Hongrie envahie d’abord par les nazis et ensuite livrée, encore toute sanglante, aux staliniens, époque que l’auteur a passé, réfugié aux Etats-Unis, où il mourra en 1989, à l’aube de la libération de son pays d’origine.

Pour l’heure c’est plus la nostalgie de l’Empire austro-hongrois qui inspire la toile de fond de ce livre que cette période tragique du milieu du XXème siècle. J’ai éprouvé avec Les Braises cet enchantement, dit plus haut, de me plonger dans l’incroyable méli-mélo que fut, jusqu’en 1918, cet immense pays de cinquante millions d’habitants. La Cacanie dirigée par un K et K., Kaiser und Koenig, où François-Joseph, passant la frontière entre l’Autriche et la Hongrie, posait sur le siège de sa voiture sa casquette d’empereur d’Autriche pour se mettre sur le crâne la couronne de roi de Hongrie, ce pays, un mécano fait de bric et de broc, dont on pouvait se moquer du fait de son caractère de tour de Babel mais que je trouve moi si attachant justement à cause de cette diversité créative, de ce mélange d’apparat solennel et de simplicité, mis au service d’un empereur plus fonctionnaire qu’impérial et de cette proximité populaire aux accents paternalistes qui font penser à un royaume d’opérette où, en uniformes bigarrés, boutons dorés et plumets, on chantait et on dansait. Pour cinquante millions d’êtres, le sentiment de sécurité provenait du fait qu’ils savaient que leur empereur se couchait avant minuit, se levait à cinq heures et qu’à la lueur d’une bougie, il s’asseyait à son bureau dans son fauteuil de paille tressée et que tous ceux qui lui avaient prêté serment obéissaient également aux lois et aux coutumes.

Sándor Márai : cancans de Cacanie

Bien sûr l’auteur n’est ni Roth, ni Schnitzler, ni Musil mais avec Les Braises il réussit à créer cette atmosphère de fin d’empire et se montre aussi un romancier d’importance qui, sans avoir l’air d’y toucher, aborde dans une langue et une forme élégantes, avec une mise en scène simple mais originale, des thèmes classiques qu’il observe de son regard singulier: l’amitié, l’amour, la trahison, la maladie, la mort. Les Braises c’est l’histoire d’une amitié entre deux hommes, l’un, richissime, général à la retraite au moment du roman, vivant dans un château entouré d’immenses forêts, possédant un hôtel particulier à Paris, on pense à la famille Esterhazy, et l’autre, son ami d’enfance, pauvre, originaire de Galicie, ayant abandonné la carrière militaire. Il s’est passé quelque chose de violent et définitif entre eux dont ils doivent s’expliquer dans un ultime rendez-vous. Ils ont fait ensemble leur jeunesse et leur apprentissage militaire à Vienne, sous le règne de François-Joseph, ils se rencontrent, pour la première fois, depuis plus de quarante ans, après que le Galicien eut subitement quitté l’armée, son ami et la Hongrie au soir d’une journée de chasse, sans explication, pour s’installer en Orient. Les douleurs de la guerre de 14/18 sont passées par là et l’essentiel de leur vie aussi, alors au seuil de leur mort, durant cent quatre vingt dix pages, au cours d’une seule soirée que les flammes de la cheminée rend clignotante, il dévoilent leur part de vérité du secret qui persistait en eux et que le lecteur reçoit dans un crescendo de curiosité.

Bref, ça se lit délicieusement, un verre de Tokay, cinq ou six puttonyos, à la main, tandis que dehors, le vent d’Est ou d’Ouest (peu importe d’où il vient, le vent fait toujours bon effet dans un roman) souffle sur la grande plaine hongroise.

Je suis toujours aux anges lorsque j’entends parler de Vienne, de la crypte des capucins, ce grand garage souterrain des Habsbourg, des cafés, de la cathédrale Saint-Étienne, de Grinzing, du Danube, des lipizzans de l’Ecole Espagnole, je sens monter en moi de grandes bouffées de nostalgie historico-géographique, il me semble suivre des yeux le glissement des feuilles mortes en automne sur le Ring et j’observe les petits tas qu’elles forment au pied des grands marronniers (et tant pis si ce ne sont pas des marronniers) alors que parviennent jusqu’à moi les sonorités clinquantes d’une musique militaire échappées d’un kiosque du Prater. Et puisque je parle de musique comment ne pas penser aussi à Gustav Mahler et à son égérie Alma, si représentatifs tous les deux du génie de ce pays, de ses grandeurs et de ses failles, alors, des notes tragiques m’enveloppent et m’obsèdent et je comprends que Gustav a entrevu quelque chose, à l’aube du XXème siècle, du cataclysme barbare qui va fondre sur ce pays.

De ces souvenirs je rends grâce au Hongrois et à Lé.

Henri Lhéritier

Sándor Márai : cancans de Cacanie

Les éditions Albin Michel viennent de faire paraître un inédit, Ce que j’ai voulu taire (traduit du hongrois par Catherine Fay). Ce troisième tome des Confessions d’un bourgeois retrace les dix dernières années que Márai a vécues dans son pays.

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