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Publié par Bernard Revel

Michel Bolasell
Michel Bolasell

C’est une chose grave, quand on y réfléchit, de confier sa tête au cliquetis des ciseaux et au reflet des miroirs. Les cheveux ne prennent-ils pas racines au plus près de nos rêves ? Voyez le héros de « L’écume des jours » : « Son peigne d’ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l’aide d’une fourchette dans de la confiture d’abricots ». Peut-être un Boris Vian sommeillait-il dans le subconscient du coiffeur de Saint-Jacques. Son salon était une fenêtre sur le monde. On venait pour une coupe de cheveux et on repartait bien peigné et brillantiné, certes, mais tout ébouriffé en dedans d’embouchures, de détroits, de Dardanelles et de Terre de Feu. Alors, imaginez comme il a dû voyager dans sa tête, des années durant, le petit garçon du coiffeur géographe. Il a bien fallu qu’il y aille plus tard vers ces bouts du monde que son père n’avait visité qu’en caressant de ses longs doigts l’Atlas familial. L’Argentine et la Patagonie furent pour Michel Bolasell les grandes escales du cœur après une carrière de journaliste atypique qui, à l’écume de l’actualité préféra toujours les contacts humains, comme en témoigne son premier livre : « Cet autre, mon frère » (Trabucaire, 2002). Les titres de ses ouvrages suivants suffisent à savoir où mènent désormais les chemins de l’enfant de Saint-Jacques : « Terminus Ushuaia » (Le Serpent à plumes, 2005), « Buenos Aires, cinq siècles d’un mythe réinventé » (Trabucaire 2007), « Dernier tango à Buenos Aires » (Les Presses littéraires, 2010). Et à présent, « Les derniers jours de Magellan ».

Le jour où Magellan trouva le passage

Pourquoi consacrer un livre à celui qui, en mars 1521, avait réussi là où Christophe Colomb avait échoué ? A cause du détroit, bien sûr, dont Michel Bolasell découvrit un matin d’octobre « la beauté sauvage » dans « les grondements d’eau et de vent», vision qui réveilla des « mots oubliés » et l’image du père montrant sur l’Atlas le passage « entre le sud de l’Argentine et la Terre de Feu ». Tout un passé le poussait vers un « nouveau songe : retracer l’épopée de ce héros dont le lieu avait conservé le nom ».

Magellan était un grand rêveur lui aussi. Mais pour réaliser son rêve, que de cauchemars il dut surmonter ! Pour cerner l’âme secrète du petit Portugais taciturne et solitaire, Michel Bolasell s’appuie sur les témoignages et les impressions de son ami de jeunesse Francisco Serrao et de deux hommes qui l’ont accompagné dans son aventure et ont su gagner sa confiance, l’esclave malais affranchi Henrique et le gentilhomme chroniqueur italien Antonio Pigafetta. Ainsi se construit peu à peu le portrait d’un être exceptionnel, porté par une volonté sans faille. Il en fallait du caractère et du culot pour, loin de renoncer après avoir connu l’humiliant refus du roi du Portugal, convaincre le roi d’Espagne, futur Charles Quint, que c’était lui, Magellan, et lui seul, qui pouvait rallier les îles aux épices d’Orient en mettant le cap sur l’Occident, bref faire le tour du monde. Il prétendait connaître le « passage ». Il se garda bien de dire qu’il n’en avait en réalité qu’une vague idée reposant sur la théorie d’un savant de Nuremberg. Mais qu’importe après tout puisque, le 20 septembre 1519, cinq vaisseaux avec 237 marins à bord quittèrent l’embouchure du Guadalquivir à destination des Moluques. La suite appartient à l’histoire. A partir des observations d’Henrique et Pigafetta, Michel Bolasell relate les péripéties, les drames, les horreurs, les révoltes, qui s’accumulèrent et se heurtèrent sans jamais le faire vaciller à un roc nommé Magellan. Détesté dans les pires moments, accusé de perfidie, de trahison, le « boiteux » comme l’appelaient ses adversaires, n’a jamais dévié de sa route malgré le naufrage d’un bateau et la désertion d’un autre. « Route au sud, toute », telle était sa seule consigne lorsque tous, les uns après les autres, explorant vainement la moindre baie le long de l’interminable côte, bien au dessous de la latitude où la théorie l’avait situé, désespéraient de trouver jamais le passage promis. La barbe hirsute, revêtu de son sempiternel caban noir, silencieux, il ne trouvait de réconfort que dans le regard confiant d’Henrique, son garde du corps, le seul sans doute à le voir « souvent abattu, prostré devant la table à cartes ». Et puis apparut un promontoire parsemé d’écueils. Quelque part sur la berge déchiquetée, la mer semblait s’enfoncer vers la terre. Les pilotes jugeaient inutiles d’explorer cette ouverture. Tant d’autres n’avaient été que des impasses. Tel ne fut pas l’avis de Magellan. S’il « s’apparenta un jour aux êtres d’exception qui ont su forcer le destin pour donner corps à leurs rêves, ce fut bien à cet instant-là », souligne Michel Bolasell. Le passage qui porterait un jour son nom, il l’avait trouvé. Il fallut 37 jours pour en parcourir les 600 kilomètres aux mille dangers et pénétrer, le 28 novembre 1520 dans la mer du Sud, si calme que Magellan la baptisa Pacifique. Une mer sans fin en vérité, sur laquelle ils errèrent plus de trois mois dans la souffrance, la faim et la soif jusqu’à ce que la vigie crie : « Terre ! ». Quelques temps plus tard, accostant sur une île appelée Massawa, Henrique s’aperçut que ses habitants parlaient la même langue que lui. « Te rends-tu compte de ce que tu vis, lui dit Pigafetta. Si toi, natif de Malacca tu comprends leur langue, c’est que tu es quasiment revenu d’où tu es parti. Et donc, tu es le premier homme à avoir effectué le tour du monde ». Une mort violente, on le sait, attendait Magellan au bout de son rêve. Le temps a forgé la légende de ce personnage hors du commun. Michel Bolasell nous rend un peu plus proches de l’homme. Sans doute, cette dimension-là devait-elle compter dans les récits du coiffeur de Saint-Jacques.

Bernard Revel

« Les derniers jours de Magellan » éditions les Presses littéraires, Perpignan. Michel Bolasell a publié en 2009 chez le même éditeur « Saint-Jacques, terre d’enfance ».

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