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Publié par Henri Lhéritier

Vous goûterez bien un peu d’Anatole France ?

Une nouvelle d'Anatole France précédée par une mise en bouche d'Henri Lhéritier

Anatole France buvait, j’en ai la preuve. Il donnait dans le haut de gamme, du Cheval Blanc, mazette ! Je commence à comprendre pourquoi j’aime cet auteur. Anatole, tu es mon pote. Dans une de ses nouvelles, La messe des ombres, tirée du recueil, L’étui de nacre, il est attablé, sous une tonnelle de Cheval Blanc, en compagnie d’un autochtone qui lui raconte l’histoire de La messe des ombres tandis qu’ils boivent une bouteille de vin vieux. La messe on s’en fout un peu, la seule chose que voit le buveur que je suis, c’est la bouteille de Cheval Blanc et les deux verres.

Allez, deux mots quand même de l’histoire : une bigote se lève, en pleine nuit, à l’appel de la cloche de l’église où elle débarque au milieu de fidèles qu’elle reconnaît mais qui sont morts depuis longtemps. Elle rencontre un de ses amoureux qu’elle a enterré il y a quarante ans. Les âmes que tu vois rassemblées ici, lui dit cet ex, sont de bonnes âmes, pas trop dévaluées pour mériter le purgatoire. Elles ont seulement péché par amour ce qui leur vaut d’errer un peu avant de gagner le ciel et de se racheter en assistant de temps en temps à des messes de ce genre où elles rencontrent leur ancien amour. À peine cette confidence délivrée, pfuittt ! le type disparaît, les autres fidèles avec, et la bigote aussi. On la retrouve morte chez elle. À Saint-Emilion, faut s’étonner de rien.

Anatole France photographié par Nadar en 1893
Anatole France photographié par Nadar en 1893

Voilà ça fait quatre pages, c’est bien écrit mais ce n’est pas La montagne magique. D’autant que j’ai déjà lu un machin de ce style chez Daudet, en plus drôle, Les trois messes basses. Chez Alphonse les âmes rôdent également, c’est une manie. On n’a pas idée d’avoir créé quelque chose d’aussi léger qu’une âme, ça s’éteint dans un souffle, on la perd, on la rend, ça s’envole, ça rôde au point que l’on se demande si ça existe vraiment. C’est si peu de chose. Combien ça pèse ? À qui cela peut bien servir ? À part aux écrivains ! Si les humains possédaient une âme de quarante à cinquante kg, elle passerait moins inaperçue, ils s’en préoccuperaient ou s’en débarrasseraient au plus vite.

Les âmes des trois messes basses retrouvent à Noël leur défroque moyenâgeuse pour assister à une messe dans une vieille chapelle délabrée, à minuit, tous les ans, depuis des siècles. Elles sont condamnées à cette cérémonie éternelle, parce qu’à l’époque un sagouin de révérend, bien gras et gourmand, avait massacré en leur présence les trois messes basses que l’on dit à Noël, à la queue leu leu : la première messe, à peu près bien, la deuxième avait été taillée en pièces et la troisième complètement éparpillée. Les odeurs de charcuterie, de volailles en sauce, de viandes rôties, les effluves de Chateauneuf du pape, glissant sous la porte de la sacristie en provenance des cuisines du château où l’on s’affairait à l’après messe, avaient tourné la tête et les sens du chapelain.

Il y a un côté Christmas Carol dans ce conte, même s’il y manque l’immortel Scrooge. Léon Bloy, jaloux comme un tigre et méchant comme une gale, disait d’Alphonse Daudet qu’il était un vil imitateur de Dickens. Ici, le copieur c’est plutôt Anatole, puisque sa Messe des ombres date de 1892, tandis que les Lettres de mon moulin de Daudet ont dû paraître une quinzaine d’années auparavant. Mais quelle importance. Ce qui compte c’est le lieu où se pavane Anatole France : Cheval Blanc. Pas fou le type.

Boire un vieux Cheval Blanc en 1890, c’est sans doute se taper un millésime 1840 ou 1860, vendangé sous Louis Philippe ou Napoléon III. Excusez du peu. Que peut valoir l’écriture face à cet événement si considérable ? Anatole France ne risque plus d’être oublié, il est maintenant inscrit dans la légende de Cheval Blanc. Bonne affaire, France, dans les temps qui viennent l’histoire retiendra plus facilement le luxe tonitruant d’une propriété viticole que l’art d’un écrivain. Être adossé à un premier grand crû classé A en Saint-Emilion est un gage certain de postérité, plus certain en tout cas qu’une œuvre littéraire que plus personne, hélas, ne lit.

Un bémol : tout affairé à sa littérature, Anatole oublie de nous donner ses notes de dégustation, une lacune, cher Anatole, une lacune, car Cheval Blanc vaut bien une messe. Bon, je ne sais pas la note qu’aurait donné Parker, moi je note Anatole France et je lui colle un 72/100.

Henri Lhéritier

Vous goûterez bien un peu d’Anatole France ?

La messe des ombres

par Anatole France

Voici ce que le sacristain de l’église Sainte-Eulalie, à la Neuville-d’Aumont, m’a conté sous la treille du Cheval-Blanc, par une belle soirée d’été, en buvant une bouteille de vin vieux à la santé d’un mort très à son aise, qu’il avait le matin même porté en terre avec honneur, sous un drap semé de belles larmes d’argent.

— Feu mon pauvre père (c’est le sacristain qui parle) était de son vivant fossoyeur. Il avait l’esprit agréable, et c’était sans doute un effet de son état, car on a remarqué que les personnes qui travaillent dans les cimetières sont d’humeur joviale. La mort ne les effraie point : ils n’y pensent jamais. Moi qui vous parle, monsieur, j’entre dans un cimetière, la nuit, aussi tranquillement que sous la tonnelle du Cheval-Blanc. Et si, d’aventure, je rencontre un revenant, je ne m’en inquiète point, par cette considération qu’il peut bien aller à ses affaires comme je vais aux miennes. Je connais les habitudes des morts et leur caractère. Je sais à ce sujet des choses que les prêtres eux-mêmes ne savent pas. Et si je contais tout ce que j’ai vu, vous seriez étonné. Mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, et mon père, qui pourtant aimait à conter des histoires, n’a pas révélé la vingtième partie de ce qu’il savait. En revanche, il répétait souvent les mêmes récits, et il a bien narré cent fois, à ma connaissance, l’aventure de Catherine Fontaine.

Catherine Fontaine était une vieille demoiselle qu’il lui souvenait d’avoir vue quand il était enfant. Je ne serais point étonné qu’il y eût encore dans le pays jusqu’à trois vieillards qui se rappellent avoir ouï parler d’elle, car elle était très connue et de bon renom, quoique pauvre. Elle habitait, au coin de la rue aux Nonnes, la tourelle que vous pouvez voir encore et qui dépend d’un vieil hôtel à demi détruit qui regarde sur le jardin des Ursulines. Il y a sur cette tourelle des figures et des inscriptions a demi effacées. Le défunt curé de Sainte-Eulalie, M. Levasseur, assurait qu’il y est dit en latin que l’amour est plus fort que la mort. Ce qui s’entend, ajoutait-il, de l’amour divin.

Catherine Fontaine vivait seule dans ce petit logis. Elle était dentellière. Vous savez que les dentelles de nos pays étaient autrefois très renommées. On ne lui connaissait ni parents ni amis. On disait qu’à dix-huit ans elle avait aimé le jeune chevalier d’Aumont-Cléry, à qui elle avait été secrètement fiancée. Mais les gens de bien n’en voulaient rien croire et ils disaient que c’était un conte qui avait été imaginé parce que Catherine Fontaine avait plutôt l’air d’une dame que d’une ouvrière, qu’elle gardait sous ses cheveux blancs les restes d’une grande beauté, qu’elle avait l’air triste et qu’on lui voyait au doigt une de ces bagues sur lesquelles l’orfèvre a mis deux petites mains unies, et qu’on avait coutume, dans l’ancien temps, d’échanger pour les fiançailles. Vous saurez tout à l’heure ce qu’il en était.

Catherine Fontaine vivait saintement. Elle fréquentait les églises, et chaque matin, quelque temps qu’il fît, elle allait entendre la messe de six heures à Sainte-Eulalie.

Vous goûterez bien un peu d’Anatole France ?

Or, une nuit de décembre, tandis qu’elle était couchée dans sa chambrette, elle fut réveillée par le son des cloches ; ne doutant point qu’elles sonnassent la messe première, la pieuse fille s’habilla et descendit dans la rue, où la nuit était si sombre qu’on ne voyait point les maisons et que pas une lueur ne se montrait dans le ciel noir. Et il y avait un tel silence dans ces ténèbres que pas seulement un chien n’aboyait au loin et qu’on s’y sentait séparé de toute créature vivante. Mais Catherine Fontaine, qui connaissait chaque pierre où elle posait le pied et qui aurait pu aller à l’église les yeux fermés, atteignit sans peine l’angle de la rue des Nonnes et de la rue de la Paroisse, là où s’élève la maison de bois qui porte un arbre de Jessé, sculpté sur une poutre. Arrivée à cet endroit, elle vit que les portes de l’église étaient ouvertes et qu’il en sortait une grande clarté de cierges. Elle continua de marcher et, ayant franchi le porche, elle se trouva dans une assemblée nombreuse qui emplissait l’église. Mais elle ne reconnaissait aucun des assistants, et elle était surprise de voir tous ces gens vêtus de velours et de brocart, avec des plumes au chapeau et portant l’épée à la mode des anciens temps. Il y avait là des seigneurs qui tenaient de hautes cannes à pommes d’or et des dames avec une coiffe de dentelle attachée par un peigne en diadème. Des chevaliers de Saint-Louis donnaient la main à ces dames qui cachaient sous l’éventail un visage peint, dont on ne voyait que la tempe poudrée et une mouche au coin de l’œil ! Et tous, ils allaient se ranger à leur place sans aucun bruit, et l’on n’entendait, tandis qu’ils marchaient, ni le son des pas sur les dalles ni le frôlement des étoffes. Les bas-côtés s’emplissaient d’une foule de jeunes artisans, en veste brune, culotte de basin et bas bleus, qui tenaient par la taille des jeunes filles très jolies, roses, les yeux baissés. Et, près des bénitiers, des paysannes en jupe rouge, le corsage lacé, s’asseyaient par terre avec la tranquillité des animaux domestiques, tandis que des jeunes gars, debout derrière elles, ouvraient de gros yeux en tournant entre leurs doigts leur chapeau. Et tous ces visages silencieux semblaient éternisés dans la même pensée, douce et triste. Agenouillée à sa place coutumière, Catherine Fontaine vit le prêtre s’avancer vers l’autel, précédé de deux desservants. Elle ne reconnut ni le prêtre, ni les clercs. La messe commença. C’était une messe silencieuse, où l’on n’entendait point le son des lèvres qui remuaient, ni le tintement de la sonnette vainement agitée. Catherine Fontaine se sentait sous la vue et sous l’influence de son voisin mystérieux, et, l’ayant regardé sans presque tourner la tête, elle reconnut le jeune chevalier d’Aumont-Cléry, qui l’avait aimée et qui était mort depuis quarante-cinq ans. Elle le reconnut à un petit signe qu’il avait sous l’oreille gauche et surtout à l’ombre que ses longs cils noirs faisaient sur ses joues. Il était vêtu de l’habit de chasse, rouge, à galons d’or, qu’il portait le jour où, l’ayant rencontrée dans le bois de Saint-Léonard, il lui avait demandé à boire et pris un baiser. Il avait gardé sa jeunesse et sa bonne mine. Son sourire montrait encore des dents de jeune loup. Catherine lui dit tout bas :

— Monseigneur, qui fûtes mon ami et à qui je donnai jadis ce qu’une fille a de plus cher, Dieu vous ait en sa grâce ! Puisse-t-il m’inspirer enfin le regret du péché que j’ai commis avec vous ; car il est vrai qu’en cheveux blancs et près de mourir, je ne me repens pas encore de vous avoir aimé. Mais, ami défunt, mon beau seigneur, dites-moi qui sont ces gens à la mode du vieux temps qui entendent ici cette messe silencieuse.

Le chevalier d’Aumont-Cléry répondit d’une voix plus faible qu’un souffle et pourtant plus claire que le cristal :

— Catherine, ces hommes et ces femmes sont des âmes du purgatoire qui ont offensé Dieu en péchant comme nous par l’amour des créatures, mais qui ne sont point pour cela retranchées de Dieu, parce que leur péché fut, comme le nôtre, sans malice.

Tandis que, séparés de ce qu’ils aimaient sur la terre, ils se purifient dans le feu lustral du purgatoire, ils souffrent les maux de l’absence, et cette souffrance est pour eux la plus cruelle. Ils sont si malheureux qu’un ange du ciel prend pitié de leur peine d’amour. Avec la permission de Dieu, il réunit chaque année, pendant une heure de nuit, l’ami à l’amie dans leur église paroissiale, où il leur est permis d’entendre la messe des ombres en se tenant par la main. Telle est la vérité. S’il m’est donné de te voir ici avant ta mort, Catherine, c’est une chose qui ne s’est pas accomplie sans la permission de Dieu.

Et Catherine Fontaine lui répondit :

— Je voudrais bien mourir pour redevenir belle comme aux jours, mon défunt seigneur, où je te donnais à boire dans la forêt.

Cézanne : La vieille femme au chapelet
Cézanne : La vieille femme au chapelet

Pendant qu’ils parlaient ainsi tout bas, un chanoine très vieux faisait la quête et présentait un grand plat de cuivre aux assistants qui y laissaient tomber tour à tour d’anciennes monnaies qui n’ont plus cours depuis longtemps : écus de six livres, florins, ducats et ducatons, jacobus, nobles à la rose, et les pièces tombaient en silence. Quand le plat de cuivre lui fut présenté, le chevalier mit un louis qui ne sonna pas plus que les autres pièces d’or ou d’argent.

Puis le vieux chanoine s’arrêta devant Catherine Fontaine, qui fouilla dans sa poche sans y trouver un liard. Alors, ne voulant refuser son offrande, elle détacha de son doigt l’anneau que le chevalier lui avait donné la veille de sa mort, et le jeta dans le bassin de cuivre. L’anneau d’or, en tombant, sonna comme un lourd battant de cloche et, au bruit retentissant qu’il fit, le chevalier, le chanoine, le célébrant, les clercs, les dames, les cavaliers, l’assistance entière s’évanouit ; les cierges s’éteignirent et Catherine Fontaine demeura seule dans les ténèbres.

Ayant achevé de la sorte son récit, le sacristain but un grand coup de vin, resta un moment songeur et puis reprit en ces termes :

— Je vous ai conté cette histoire telle que mon père me l’a contée maintes fois, et je crois qu’elle est véritable parce qu’elle est conforme à tout ce que j’ai observé des mœurs et des coutumes particulières aux trépassés. J’ai beaucoup pratiqué les morts depuis mon enfance et je sais que leur usage est de revenir à leurs amours.

C’est ainsi que les morts avaricieux errent, la nuit, près des trésors qu’ils ont cachés de leur vivant. Ils font bonne garde autour de leur or ; mais les soins qu’ils se donnent, loin de leur servir, tournent à leur dommage, et il n’est pas rare de découvrir de l’argent enfoui dans la terre en fouillant la place hantée par un fantôme. De même les maris défunts viennent tourmenter, la nuit, leurs femmes mariées en secondes noces, et j’en pourrais nommer plusieurs qui, morts, ont mieux gardé leurs épouses qu’ils n’avaient fait vivants.

Ceux-là sont blâmables, car, en bonne justice, les défunts ne devraient point faire les jaloux. Mais je vous rapporte ce que j’ai observé. C’est à quoi il faut prendre garde quand on épouse une veuve. D’ailleurs, l’histoire que je vous ai contée est prouvée dans la manière que voici :

Le matin, après cette nuit extraordinaire, Catherine Fontaine fut trouvée morte dans sa chambre. Et le suisse de Sainte-Eulalie trouva dans le plat de cuivre qui servait aux quêtes une bague d’or avec deux mains unies. D’ailleurs, je ne suis pas homme à faire des contes pour rire. Si nous demandions une autre bouteille de vin !…

Vous goûterez bien un peu d’Anatole France ?

Anatole France

(L'étui de nacre, 1892).

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