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Publié par Bernard Revel

Dumas, Dumas, Dumas, tu m’as eu

J'aime lire. Je lis en souvenir d'un paradis perdu que je n'ai jamais tout à fait retrouvé. La seule vue d'un livre, quel qu'il soit, allume en moi les étincelles d'un plaisir ancien que je rêve de voir s'enflammer dans le souffle de la lecture. Mais les mots ne sont pas souvent de bonnes braises. Ils ne tiennent pas longtemps la chaleur. Ils se consument très vite, pétillent, rougeoient et meurent doucement en ne laissant qu'un tas de cendres tièdes.

Les livres qui vous brûlent à feu continu et vous marquent d’une cicatrice se comptent sur les doigts de la main.

J'étais en cinquième et, jusque là, mon univers de lecteur se limitait aux bandes dessinées et aux romans des Bibliothèques "Verte", "Rouge et Or" et même "Rose" lorsque j'empiétais sur le territoire de ma sœur - car j'avais un faible pour la comtesse de Ségur.

Il y avait dans cette classe une petite bibliothèque de prêt proposant quelques dizaines de volumes rangés dans une armoire vitrée dont notre professeur de français détenait la clé. La plupart des livres étaient au format de poche. Ils avaient la jaquette cartonnée beige assez austère des éditions Nelson et, détail qui les rangeait définitivement à mes yeux dans la catégorie des oeuvres littéraires, ils étaient dépourvus d’illustrations. J'en garde un souvenir d'autant plus précis que j'en ai conservé un, en fraude, dans des circonstances dont j'ai oublié, en revanche, le moindre détail. Il s'agit de « La Chartreuse de Parme ». Je me félicite aujourd'hui encore de ce vol bien innocent qui n'a pas dû ruiner le collège et qui me permet de reconstituer en pensée cette armoire du passé.

J'ai lu cette année-là « Notre Dame de Paris » et « Han d'Islande » de Victor Hugo. J'étais déjà à la recherche d'un plaisir qui m'avait tenu en haleine pendant des semaines.

Alexandre Dumas en 1855 par Nadar.
Alexandre Dumas en 1855 par Nadar.

J'imagine que c'était en hiver. Je me vois, remontant l'avenue où, après l'hôtel du Grand Soleil, le cers, profitant d'une longue ligne droite, essayait de ralentir ma marche vers « l'Etoile ». Ainsi s'appelait la petite épicerie de ma mère dont une lumière jaune éclairait la vitrine au bout de la route qu'envahissait la nuit. J'avais hâte d'arriver. J'avalais ma tartine de pain avec un Malakoff, je bâclais mes devoirs et, enfin, j'ouvrais mon livre.

Je n'ai jamais retrouvé une telle fringale de lecture. Je lisais jusqu'au repas. Je lisais après. Et je lisais dans mon lit. Quand l'heure où je devais m'endormir arrivait, j'éteignais la lumière puis, quelques minutes après, je la rallumais et je lisais encore. J'ai dévoré ainsi, avec un insatiable appétit les deux tomes des « Trois Mousquetaires », les deux tomes de « Vingt ans après » et les cinq tomes du « Vicomte de Bragelonne».

Alexandre Dumas m'a frappé comme une arme bactériologique. J'avais la maladie de la fiction. La réalité comptait moins pour moi que les démêlés de d'Artagnan avec les hommes du cardinal. Rien ne m'a impressionné davantage que la façon dont Milady, prisonnière de Lord de Winter, fait passer en quelques chapitres son geôlier Felton de l'hostilité au dévouement le plus fanatique, obtenant ainsi, non seulement qu'il la libère, mais aussi qu'il assassine le duc de Buckingham. Comment peut-on éteindre et s'endormir, quand on a 13 ans, sans connaître la suite, comment peut-on refermer le livre au moment où Athos s'apprête à révéler son incroyable secret ou lorsque se prépare la terrible mission du bourreau de Béthune ? Comment ne pas pleurer à la mort de Porthos? Et comment continuer à vivre quand l'histoire arrive à sa fin ?

Alexandre Dumas, auteur de « romans populaires », n'a jamais été jugé digne d'entrer dans les programmes scolaires. Le Lagarde et Michard et autres manuels de littérature l'ont ignoré superbement. C'est vrai que cet intarissable feuilletoniste ne prenait pas la peine de ciseler ses phrases. Mais que de livres « bien écrits » m’assomment au bout de quelques pages et me tombent des mains !

Sans Alexandre Dumas, serais-je devenu le lecteur que je suis ? Je suis sûr que non. Il y a une vie après d'Artagnan. Je l'ai compris bien après que j'ai tourné, encore enfant, la dernière page de ses aventures. Cette vie, c'est la lecture. Dans tous les livres que j'ai ouverts depuis, j'ai cherché la suite des « Trois mousquetaires ». Il m'est arrivé quelquefois de la trouver.

Bernard Revel

(Extrait de « Journal de la pluie et du beau temps », éditions Trabucaire, Perpignan).

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