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Publié par Bernard Revel

Dessin de Tony Moore extrait de "Walking dead"
Dessin de Tony Moore extrait de "Walking dead"

Tout est allé tellement vite. Je ne sais même plus quand cela a commencé. Il y a dix ans, vingt ans ? Cela n’a plus d’importance. Il n’y a plus personne pour reconstituer l’histoire. La dernière histoire. Moi, je n’en suis pas capable. Et puis, à quoi bon ? Il n’y a plus personne, non plus, pour s’y intéresser. Je suis seul. Depuis des jours et des jours, je ne vois plus âme qui vive. C’était la semaine dernière ou le mois dernier, je ne sais plus. Elle marchait vers moi. Elle était jeune et jolie, petite, cheveux courts, peau brune. Elle a d’abord eu très peur en me voyant. Elle a couru vers les ruines de la gare. Je l’ai appelée. Ne partez pas, j’ai crié, je ne suis pas malade. Mais elle a disparu. J’ai attendu, désespéré. Elle m’avait l’air d’être normale, elle aussi.

J’avais tellement erré, d’une ville à l’autre, dans l’espoir de rencontrer quelqu’un qui, comme moi, avait été épargné. Je n’avais vu partout que des cadavres décomposés. Dès qu’ils étaient atteints, les gens mouraient en quelques jours. Je savais que mon tour viendrait bientôt. Mais pour parler une dernière fois avec quelqu’un, pour seulement lire dans ses yeux la vivacité d’un esprit qui se souvient, j’aurais fait à pied le tour du monde non contaminé. J’ai marché longtemps. J’arrivais toujours trop tard. Les villes étaient mortes. Mademoiselle ! Je l’ai aperçue, là-bas, entre deux voitures. Elle me regardait. Je suis allé vers elle. Elle n’a pas bougé. Je lui parlais en m’approchant, j’ai dit que c’était un miracle de la rencontrer. Soudain, elle s’est précipitée dans mes bras. Il n’y a pas de hasard, a-t-elle dit. Puis, elle a ajouté en pleurant : « J’ai oublié mon nom ». Alors, j’ai su que notre rencontre serait brève. Elle avait les symptômes. Je crois que je n’ai jamais été aussi triste de ma vie.

Même quand la maladie a pris de l’ampleur, semant la terreur partout, j’ai toujours gardé une lueur d’espoir. Je me disais que cela finirait bien par s’arrêter et qu’alors tout recommencerait. Mais cela ne s’est pas arrêté. Partout, les gens perdaient la mémoire. La médecine n’a rien pu empêcher. Personne n’échappait à ce fléau. En quelques heures, un être humain perdait son passé, son savoir, son identité et errait jusqu’à ce que, incapable de se nourrir, de se chauffer, de se défendre, il meure d’une façon ou d’une autre. Il y eut la période des grandes catastrophes qui provoqua tant de panique. On perdait peu à peu le contrôle sur les machines à mesure que les personnes chargées de les faire marcher étaient atteintes. Partout, dans le monde, des avions s’écrasaient, des trains déraillaient. Les centrales nucléaires ont commencé à exploser les unes après les autres, d’abord au Japon, puis en Russie, aux Etats-Unis, en France, tuant des millions de gens, rendant invivables les trois-quarts de la planète. La contamination a mis du temps à parvenir jusqu’ici. Aussi, l’espoir n’avait pas tout à fais disparu. Rien ne fonctionnait plus mais après tout, on peut survivre sans électricité, sans essence, sans hôpital. C’est ce que nous pensions. La seule chose dont nous avions vraiment peur, c’était la perte de mémoire. Sans relâche, elle frappait un certain nombre d’entre nous et comme nous ne pouvions rien pour eux, ils finissaient par disparaître.

Nous nous étions regroupés dans le centre-ville, tentant de nous organiser. Mais chaque jour nous étions moins nombreux. Quand je voyais le désespoir de ceux qui perdaient un enfant, un mari, une mère, je me disais que, même si j’en avais beaucoup souffert dans l’ancien temps, c’était une chance finalement de n’avoir pas de famille. Nous ne fûmes bientôt plus que quelques dizaines. Il n’était plus question de s’organiser ou quoi que ce soit. Nous étions résignés. Après avoir vécu tant d’horreur, chacun de nous attendait tranquillement que son tour vienne. Chaque jour, j’ai pensé au suicide. Mais je suis toujours là. Pendant quelques semaines, un vieil homme fut mon dernier compagnon. Je l’aimais bien. Lui qui n’avait jamais lu, apprenait par cœur tous les matins une page d’un roman de Giono et me la récitait le soir. J’exerce ma mémoire, me disait-il. Tu devrais en faire autant. Mais le jour où il a commencé à chercher ses mots, il a compris que c’était la fin. Il n’a plus essayé de lire. Il ne me parlait plus. Il a disparu.

Alors, je suis parti à la recherche d’un autre survivant. J’ai longtemps erré d’une ville morte à l’autre. Enfin, je la rencontre. Ce n’est pas un hasard, elle m’a dit. J’ai senti renaître en moi l’envie de vivre. Oui, tout pouvait encore recommencer. Et puis, ce fut le coup de grâce. « J’ai oublié mon nom ». Cette inconnue que je serrais dans mes bras, et que j’aimais déjà comme jamais je n’avais aimé personne, je ne pouvais supporter l’idée qu’elle disparaisse si vite. Ça ne fait rien, je lui disais, tu verras, ça va te revenir, moi aussi j’oublie des choses. Mais je savais que ça ne reviendrait pas. Nous avons vécu quelques jours ensemble. Elle avait encore de la mémoire. Elle m’a parlé de ses parents, de son chien, d’un voyage en Italie. Mais un jour, quand je suis revenu de ma tournée à la recherche de nourriture, elle n’était plus là. Je l’ai longtemps appelée. Mademoiselle ! Mademoiselle !

J’ai pleuré. J’ai hurlé. Je suis parti au bout d’une semaine. Je marche vers la montagne. Je ne rencontre personne. Je parle tout seul. Je passe la nuit dans un refuge. Je ne dors pas. Ce matin, je me décide à écrire avant qu’il ne soit trop tard. Laisser un témoignage. Pour qui ? Pour les extraterrestres ? C’est absurde. Il fait un soleil magnifique. Quel dommage ! Je regarde le paysage. A quoi sert la beauté si elle ne devient jamais un souvenir ? J’écris sur un bout de papier : « Je m’appelle »… Bon sang, comment je m’appelle ?

Bernard Revel

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