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Publié par Bernard Revel

Le 17 ocotbre 1985, jour de l'annonce du prix Nobel, Claude Simon est félicité devant sa maison par une habitante de Salses. Photo de Michel Coupeau parue le lendemain dans L'Indépendant.
Le 17 ocotbre 1985, jour de l'annonce du prix Nobel, Claude Simon est félicité devant sa maison par une habitante de Salses. Photo de Michel Coupeau parue le lendemain dans L'Indépendant.

C’est un pull-over ordinaire en laine, gris très clair, presque blanc, col en V. Les manches trop longues sont retroussées de quelques centimètres. On distingue un point sombre entre le poignet gauche et le coude. Ce n’est pas une ombre car la même tache apparaît sur d’autres photos. Peut-être de l’encre. Il n’y a pas grand-chose à dire sur ce banal pull-over. J’ai dû porter à peu près le même à une époque. Je ne me souviens pas. Mais celui-là, on ne peut pas l’oublier. C’est, en quelque sorte, le pull-over Nobel. Lorsque le 17 octobre 1985, le prix Nobel de littérature lui tombe dessus, Claude Simon apparaît devant sa maison de Salses dans ce vêtement de tous les jours. Les photographes des journaux locaux le mitraillent à cœur joie sous son porche, dans la rue, seul ou avec quelques vieux habitants du village. Le lendemain, Claude Simon et son pull-over font la une de l’Indépendant, du Midi libre et de presque toute la presse française. Et puis, les années ont passé. On a vu Claude Simon en smoking noir et nœud papillon blanc à Stockholm, en blouson de cuir, en chemise mais aucun vêtement n’a jamais pu supplanter, dans la représentation de l’écrivain, le bon vieux pull-over gris clair. L’a-t-il porté longtemps ? Sans doute. Il a dû l’user jusqu’à la corde. Sur les photographies de 1985, on voit bien qu’il n’est pas neuf. Mais, une fois l’emballement médiatique du Nobel passé, il est probable que Claude Simon, retrouvant une vie normale, n’a plus jamais été surpris en flagrant délit de port de cette presque défroque. Et pourtant, elle est toujours là. Des clichés pris en seulement quelques jours continuent de coller à l’image de l’écrivain comme une deuxième peau. Le pull, c’est le cas de le dire, a été immortalisé. A croire qu’il correspond parfaitement au style de Claude Simon ou du moins à l’idée que nous nous en faisons. J’imagine que lui-même a dû être parfois excédé quand, des années après le Nobel, il retrouvait dans un essai consacré à son œuvre ou dans un article, son portrait avec ce pull que les mites devaient avoir dévoré depuis belle lurette.

Cela me fait penser à ce sénateur de l’Aude devenu secrétaire d’Etat aux Rapatriés au début de l’ère Mitterrand. Un Audois au gouvernement, on n’avait pas vu ça depuis des décennies. Il n’y avait alors dans les archives de l’Indépendant que des photos de Raymond Courrière, l’Audois en question, portant une veste pied-de-poule. Le journal, comme il se doit, suivait fidèlement les moindres faits et gestes de son ministre. Et, bien entendu, les articles étaient toujours illustrés d’un portrait du grand homme en pied-de-poule. Cela a duré un certain temps. Un jour, un rédacteur du journal reçoit un appel téléphonique. Il reconnaît la voix rocailleuse de Raymond Courrière qui lui dit que cette veste ne figure plus depuis des années dans sa garde-robe, qu’il n’en peut plus de la voir dans le journal et que nous serions bien aimables de le montrer tel qu’il apparaît à présent.

Claude Simon n’ayant pas l’obsession du paraître dont sont affligés au plus haut point hommes et femmes politiques ainsi que ces animateurs et présentateurs de la télévision qui, ne serait-ce que pour dire la météo, changent de costume, de robe et même de coiffure à chaque apparition, sans doute n’est-il jamais intervenu pour demander qu’on cache ce pull qu’il ne saurait plus voir.

Couverture du livre "Claude Simon. Rencontre" illustrée par une photo de Roland Allard.
Couverture du livre "Claude Simon. Rencontre" illustrée par une photo de Roland Allard.

N’empêche, il ne m’étonnerait point que ces photos-là lui sortissent par les yeux et qu’il en éprouvât quelque agacement. Le saura-t-on jamais ? Rien n’a empêché, en tous cas, le déferlement posthume d’un cliché devenu pour certains, notamment dans les milieux universitaires, une icône. Ainsi, tout dernièrement encore l’inévitable pull apparaît-il en couverture d’un très savant ouvrage collectif publié par les Presses universitaires de Perpignan et les éditions Trabucaire : « Claude Simon. Rencontres ». Le thème de la rencontre avec des hommes, des femmes, des objets, des pays, la guerre, Cézanne, entre autres, y est décliné de la manière la plus érudite, de même que le rapport de l’écrivain au film burlesque, aux dessins, à ses propres manuscrits et à la photographie, à travers les objectifs de Claude Nourric et Roland Allard, principaux « coupables » du motif de l’homme au pull.

Mais une rencontre est absente de cette remarquable étude : celle de Claude Simon avec les vêtements. Certes, cela parait bien frivole. Parler chiffons à propos d’une telle oeuvre relève du contresens sinon du sacrilège. Cependant, rien n’interdit de penser que ce pull omniprésent joue dans l’approche que nous avons aujourd’hui de l’auteur du « Tramway », presque dix ans après sa mort, un rôle qui n’est pas seulement limité à l’apparence. Comme le gilet rouge du garçon de Cézanne, le vieux pull de Claude Simon n’a pas résisté à l’épreuve du temps sans raison. J’attends, sur ce point, les explications de l’Université.

Bernard Revel

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Didier 24/02/2015 11:06

Je connais quelqu'un qui redoute lui aussi de voir un jour son pull noir sur fond d'hortensias bleus devenir mythe. J'ai dis mythe, pas mite (un pull noir volé un jour d'été par paparazzi catalan).

Bernard 25/02/2015 10:07

Si ce quelqu'un-là obtient un jour le prix Nobel, sûr que la photo aux hortensias va rapporter gros au paparazzi catalan.