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Publié par Chantal Lévêque

Regards plongeants sur le décolleté

« Décolleté » par Marie Simon

(Editions de la Table Ronde, collection Pictum, album illustré, 95 pages)

Que suggère donc en vous le mot « Décolleté » ? Je serai prête à parier qu’il n’en sera pas de même selon le versant où vous vous trouvez. Une promesse, un vertige peut-être, pour lui. Et pour elle quelque chose de l’ordre de la pudeur ou, inversement, du désir de provocation. Parce que tout simplement, « cette frontière mouvante entre le corps et le vêtement, entre ce qui est voilé et ce qui est dévoilé » : il la regarde et elle la découvre.

Marie Simon, en spécialiste de la mode, s’attachera beaucoup dans cet ouvrage à l’histoire du décolleté en ses atours, à travers les âges. Sans préambule et sans commentaire, c’est d’abord une cinquantaine d’œuvres d’art – peintures et photos – qui s’offrent à notre regard. Assez sages, jusqu’au 20ème siècle et dans notre monde occidental. Un florilège de beauté et de féminité, de douce sensualité ou d’érotisme plus brutal. De la chasteté tout autant que de l’insolence. De la simplicité ou de la sophistication.

Portraits de femmes vues de dos, de profil, en pied ou… visage et buste, le plus souvent. Modèles hiératiques, rêveurs, chastes ou provocants, jeunes ou âgés (la palme à Goya avec ses Vieilles). Aux seins nourriciers ou sensuels, rebondis et arrogants (Jean-Louis David et Les Sabines), ou inexistants, ou surtout délicatement suggérés (ma préférence à moi). Les artistes décideront selon les diktats de l’époque.

"Madame Charles Max". Giovanni Boldini
"Madame Charles Max". Giovanni Boldini

Et les hommes autour, quelquefois, comme sur cette photo en noir et blanc de 1954, confondante de signifiant : ils plongent leur regard dans ce que l’on imagine le généreux décolleté d’une femme qui nous tourne le dos.

Regarder, s’instruire ensuite… dans pas plus de 10 pages de texte qui concentrent une mine de précisions : voilà le mode d’emploi idéal pour découvrir ce charmant petit précis du décolleté. Bien sûr, on réalise, dès les premières reproductions, que «la puissance évocatrice d’un décolleté est bien plus forte que le nu». L’auteure le confirmera plus tard : « Le dévoilement de la gorge constitue un alibi à la nudité suggestive ».

Quant à la parure, cette beauté couturière dont on ne cesse d’admirer la somptuosité entre 15 et 19ème siècles - velours et fourrures, voiles et dentelles, volutes et plissés de mousseline ou de cotonnade, perles et cabochons de pierreries, nœuds de taffetas et rubans de soie, coiffes et mantilles précieuses - elle ne semble là que pour sublimer la sensualité de ce qui est recouvert, caché, à imaginer. « Le corps de mode s’éloigne tant du corps naturel qu’il en devient le substitut »… Et même plus : « Le vêtement assure et exprime « une idée des dispositions de l’esprit ».

Dans sa recherche de la représentation classique de la beauté, notre spécialiste en matière de style insistera sur l’évolution de la mode et ce qu’elle autorisera – ou pas, dans les échancrures des tenues au fil du temps. De prime abord, sans avoir encore défloré le texte, il m’a semblé évident que la composition des pages n’était pas innocente. Il faut noter qu’il n’y a pas de chronologie historique.

C’est en prenant son temps à observer minutieusement cette iconographie féminine qu’on en vient à se demander pourquoi elle choisit de placer en vis à vis les deux portraits de Marie-Antoinette par Elisabeth Louise Vigier-Le Brun, l’un la représentant en robe de mousseline et chapeau de paille et l’autre « en grande toilette ». Quel point commun peut-il y avoir entre Madame Grand, de la même artiste, et Marylin Monroe dans le film « Certains l’aiment chaud » ?

Regards plongeants sur le décolletéRegards plongeants sur le décolleté

A quoi rime la proximité d’une toile de Carpaccio et un autoportrait de Cindy Sherman ? Ou encore ce couple vénitien de Bordone et le baiser que donne Marcello Mastroianni à Anita Eckberg dans « La Dolce Vita » de Fellini ?

Regards plongeants sur le décolletéRegards plongeants sur le décolleté
"La femme au miroir". Le Titien
"La femme au miroir". Le Titien

J’y ai trouvé des similitudes, mais qui ne correspondent pas toujours à celles de Marie Simon. Son éclairage est plus original, il s’appuie sur des connaissances historiques costumières, littéraires ou cinématographiques et il y a quelques anecdotes plutôt croustillantes. Et souvent, juste un petit détail stylistique qui vous aura échappé prendra sens sous son analyse.

Elle peut convoquer plusieurs artistes pour un même sujet. Ainsi, un éloge de la chemise et de son doux décolleté réunira des peintres comme Renoir, Titien, Rossetti, Georges de la Tour ou encore Hippolyte Flandrin, comme sur la couverture… et bien sûr Juliette Récamier immortalisée par François Gérard.

Regards plongeants sur le décolleté

Elle a sa propre logique dans le texte et, du fait de ses vagabondages construits sur des analogies, on est bien sûr tenté de revenir à ces images sur papier glacé, pour comprendre sa réflexion. Elle décrit minutieusement, en suivant le fil exact des reproductions, elle prête à ces dames mille et une pensées, elle interprète, elle imagine leur ressenti. Elle démontre que le décolleté (un mot qui définit tout à la fois la parure vestimentaire que la nudité des épaules et de la gorge – « échancrure » étant plutôt réservé au vêtement) est toujours fonction des courants de la mode, laquelle n’est que le reflet des valeurs de l’époque. On apprend ainsi que ces décolletages, à la Renaissance, étaient sages mais luxueux. Au 16ème siècle, après les Vierges sages, il y aura étrange union du sacré et de l’érotisme et l’on verra même survenir quelques bustes féminins dénudés où la sensualité et la volupté s’afficheront clairement. Mais le regard se fera ensuite plus sévère (le regard masculin, évidemment) : puritains, religieux et moralistes du 17ème siècle veilleront à ne pas laisser fleurir autant de nudités de gorge. Le code en la matière d’habillement n’admettra que celle du visage, des mains et du décolleté. Peu de chair exposée, et « buscs, baleines, laçages et paniers » modèleront la silhouette féminine. Avant que lentement ne s’impose le soutien-gorge, ce sera le corset qui comprimera, pour mieux les faire rebondir, « ces deux globes azurés et d’une rondeur parfaite » (citation de Balzac). Et à l’époque victorienne ne pas en porter dénotait une aura érotique bien plus puissante que le nu. Quant presque tout est caché, il en faut peu pour émoustiller… Plus qu’un pas, et, avec l’émancipation des femmes « dans les années 20, la séduction s’échappe de la poitrine pour se réfugier dans le dos et surtout les jambes des femmes, découvertes pour la première fois. Adieu les courbes, vive les droites ! »

A présent, on en est à des droites filiformes dans les défilés et les échancrures descendent jusqu’au nombril, sans qu’il n’y ait plus atteinte à la pudeur. Dans la rue, le regard se portera plutôt sur un nombril avec piercing ou une épaule tatouée. Les femmes ne semblent plus tant se soucier de faire étalage d’un décolleté affriolant, au grand dam peut-être de la gent masculine qui, de toutes façons, n’osera pas y plonger les yeux sous peine de passer pour un mâle primaire. Ce sont des regards d’autant plus discrets que la plainte pour harcèlement n’est pas loin pour freiner leurs ardeurs. Le féminisme est passé par là. Il n’en reste pas moins que certaines en font une arme de séduction là où il y a jeu de pouvoir avec les hommes. La lutte n’est pas égale, et c’est paradoxal !

Il manque peut-être, à l’image de cette Dame au Bain de François Clouet, en tranquille et délicate séduction, ou cette Sabine désespérée de Jean-Louis David qui franchissent la frontière du nu, des icônes contemporaines offrant leur buste dénudé dans une volonté de déranger, de dénoncer, de provoquer… un de ces clichés de « femen » en révolte. Seul décolleté absolu qui fasse encore débat dans notre monde occidental.

Regards plongeants sur le décolletéRegards plongeants sur le décolleté

Peintres, photographes, mais aussi écrivains (Balzac, Flaubert, Gautier, Cohen…) et cinéastes (Hitchcock, Fellini, Yves Robert… dont tout le monde se souvient bien sûr de la phénoménale chute de reins de Mireille Darc), sont également convoqués à l’appui de cette étude de mœurs qui se dégage du livre. C’est dire la variété des points de vue.

Et pour clore cette chronique, et faire écho aux paroles de l’humoriste Henri Gerbault, sur « ces beautés sur le retour » qui n’ont plus à montrer que des « soleils couchants qui ont beaucoup couché », je rajouterai ma petite pierre littéraire à l’édifice. Des propos de Jeanne Marie Roland au 18ème siècle qui portent à poursuivre la réflexion : « Madame Roudé qui, malgré son âge, aimait encore à faire belle gorge et portait toujours la sienne à découvert, excepté lorsqu’elle montait en voiture ou qu’elle en descendait : car elle la cachait alors d’un grand mouchoir qu’elle tenait à sa poche dans cette intention, parce que, disait-elle, cela n’est pas fait pour montrer à des laquais. »

Séduire, « faire belle gorge », mais pas avec n’importe qui ! Et pas n’importe où ! Et c’est encore d’actualité, je crois.

Chantal Lévêque

Regards plongeants sur le décolleté

Marie Simon est rédactrice pour un bureau de style à Paris. Elle y élabore les textes évoquant des tendances de la mode et de la décoration des prochaines années, en collaboration avec les stylistes. Elle est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la mode et les évolutions de la société ; l'avant-dernier, « Voyageurs, petite histoire du nécessaire et du superflu » ( E.P.A.), révèle l'art de vivre du voyage.

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