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Publié par Chantal Lévêque

Soleil noir et pages roses en Méditerranée

« Le Soleil » de Jean-Hubert Gaillot

(Editions de l’Olivier, août 2014, 530 pages)

Un liseré rose dans la tranche du livre et un soleil noir sur la couverture. L’objet intrigue. Surtout ces quelques dizaines de pages roses, à l’intérieur de l’habituelle blancheur du papier. C’est du plus bel effet ! En lien avec le texte, certainement. Mais je n’avais pas imaginé à quel point…

Peinture de Cy Twombly.
Peinture de Cy Twombly.

Trois îles de la Méditerranée, comme décor à ce roman. Un narrateur, Alexandre Varlop, commandité par son éditrice pour enquêter sur la disparition d’un manuscrit : «Le Soleil ». Un cahier à couverture jaune qui aurait inspiré et éclairé les œuvres nouvelles du photographe surréaliste Man Ray, du poète Ezra Pound et du peintre Cy Twombly. « Un texte que tout le monde devrait lire ». Un chef d’œuvre inconnu, sur le chemin du mythe.

Puisque c’est à Mykonos, en juin 1961, qu’il aurait été volé par des enfants dans l’atelier de Cy Twombly, c’est là que débute le récit de l’enquête. Lecture des œuvres des trois artistes, visite de l’île, rencontre avec une jeune fille photographe, un couple d’Anglais en villégiature et quelques artisans, assez âgés pour avoir vécu l’histoire de ce vol : c’est à cela que va s’occuper Alexandre.

C’est un jeune homme à la personnalité étrange, en marge du monde présent :

« … à une époque il connaissait une multitude de détails sur la vie des personnages publics, les répliques de films entiers, et longtemps après qu’il eut cessé de les écouter le minutage exact de dizaines de morceaux de musique, des résultats sportifs vieux de trente ans, des listes, des classements, il avait la tête farcie de références, des idées et des avis sur tout, qui n’étaient le plus souvent que la réverbération des idées et des avis de tout le monde… et à présent… le fait de vivre à ce moment précis de l’Histoire lui était devenu indifférent, il pensait que les significations que l’on s’efforçait d’attribuer aux choses en réalité nous en détournait, son esprit s’était considérablement allégé depuis quelques temps… ».

Il n’a pas d’ombre. Il nage dans les eaux turquoises des Cyclades tous les matins en s’efforçant de se remémorer ses rêves, jusqu’à ne plus savoir s’il nageait en rêvant ou s’il rêvait qu’il nageait. Il en sort aussi sec qu’il y est entré. Il est aussi sujet à de drôles de sensations, un peu comme Gulliver. Il perd quelquefois conscience de son corps : il doute de lui-même et de sa réalité.

Il jette sur la page ce qu’il voit, ce qu’il ressent, ce qu’il rêve… c’est un méli-mélo estival, un festival d’égarements littéraires. Et symboliques, et richement référencés.

Quand il se rend à Délos, l’île juste en face, les ruines lui inspirent de longues méditations sur la volatilité du temps. Comme quelque chose de camusien…

« Cette sensibilité… qui contient à la fois la promesse de tous les enchantements et la certitude de leur inévitable corruption, n’est-elle pas aussi nostalgie par anticipation des apothéoses futures ? Celle de l’écolier à l’approche des vacances, de l’amoureux à l’heure du rendez-vous, du jardinier qui, en voyant s’annoncer d’imminentes floraisons, perçoit déjà, à ces signes mêmes, leur prochaine déliquescence. Au premier jour de l’été tant attendu, ne peuvent-ils s’empêcher de penser, déjà les jours commencent à diminuer. »

Oeuvre de Man Ray
Oeuvre de Man Ray

Et il les ramène, ces tristes pensées, à ces auteurs qu’il étudie. Man Ray : « L’art n’étant jamais que le rappel tragique de l’événement, semblables aux cendres non troublées d’un objet consumé par les flammes » et donc « L’art ne peut être que nostalgie d’une apothéose ».

Dans ces ruines, toujours, c’est une atmosphère vaporeuse, où rêve et réalité interfèrent. Où la connaissance livresque de la Grèce antique lui fait franchir allègrement les frontières du temps, comme chaque voyageur peut le faire si tant est que son imagination le lui permette. C’est trouble, et un peu ardu… mais à chaque fois, entre deux envolées dans l’irréel, le présent réapparaît avec son intrigue à résoudre, les touristes sur le port, la couleur de la mer…

A Palerme, c’est encore et toujours le passé et le présent qui caracolent dans son esprit. Un discours sur les souvenirs : « Il vient de comprendre que les souvenirs sont comme de la poussière qui se dépose sur les objets. Ils recouvrent le passé, le passé vivant où naissent et se succèdent les jours, les générations, les rêves de grandeur puis l’annihilation des rêves de grandeur puis les rêves de grandeur recommencés. Ils recouvrent la matière de ce temps impersonnel d’une pellicule subjective et le transforment peu à peu en passé personnel, ne contenant plus rien. Quant la mémoire y pénètre ce n’est pas autrement que dans une maison abandonnée. Le nuage de souvenirs qu’elle soulève n’est que poussière morte. La pensée croit y reconnaître les contours de ce qui fut. Elle voit s’animer cette image pâlie du monde ancien. Elle la contemple un instant avec une sorte de nostalgie respectueuse, jusqu’à ce qu’elle se dissolve à nouveau et retombe, fine comme de la cendre, sur les choses. Dans l’agitation spectrale de ces grains de poussière, l’illusion et le remords du passé. Pas le passé lui-même. »

Une réflexion sur les images qui s’offrent à lui, au hasard de ses promenades dans la ville : «Ce battements des couleurs et des motifs, pulsant à même la rétine, accordé aux alternances d’éblouissements et de pénombres, tandis qu’il progressait dans les rues étroites.

Il voyait comment les images présentes venaient à mesure se déposer dans le passé, et comme elles semblaient renaître aussi à chaque instant de ce passé sans profondeur, immédiat, étale à la surface du monde visible, formant la matière du visible, rendant le visible possible. »

Introspections pesantes quelquefois, mais non dénuées de substance. La description d’un magasin d’antiquités, précise en ses détails, donne lieu à des élucubrations esthético-philosophiques. Là, au sujet d’un paravent : « Pour une raison qu’il ne s’explique pas, mais qui doit être très juste et très profonde, l’artiste inconnu a d’abord peint le passé comme si c’était le présent. Ensuite il a peint le passage du temps, comme une fuite sans répit, sans but, sans espoir, en montrant qu’il est impossible d’y atteindre jamais le présent véritable. Enfin, il a peint l’avenir, où une chance semble offerte de retrouver le présent. Et de se réconcilier avec le passé. »

Comment ne pas envisager cette recherche constante sur le passage du temps, un temps oublié, renaissant, retrouvé… comme un écho à d’autres écrits célèbres, sauf que chez Jean-Hubert Gailliot, cela se perd dans le récit d’un être à la recherche de lui-même, et qui se laisse ballotter par les remous de son enquête (qui d’ailleurs n’avance pas beaucoup !). Une enquête qui le promène d’île en île, d’Est en Ouest, suivant la course du soleil, comme à la poursuite de la lumière. Avant de se rendre à Formentera, la dernière étape : il y a ces fameuses pages roses.

Soleil noir et pages roses en Méditerranée

Tout un cirque ! Où l’on est renvoyé à un monde totalement fantasmagorique. Je ne me risquerai pas à décrire cet être extraordinaire qui apparaît soudain, sorti tout droit d’une imagination pour le moins débridée, digne des récits d’Edgar Allan Poe. Métaphore probable de quelque chose qui serait créé par l’homme et dont il pourrait perdre facilement la maîtrise. Chacun y verra ce qu’il voudra, mais ce n’est que le début d’une fin grandiose – mais non moins très perturbante – où l’auteur, à mon avis, réussit enfin à nous captiver complètement.

Comme des poupées russes, chaque histoire s’imbriquant dans la précédente, avec nettement moins de lourdeur dans le style et plus de substance tangible dans la narration, l’intrigue s’éclaircit. Dans la noirceur, paradoxalement, et jusqu’à un paroxysme qui vous laissera des images dans la tête encore longtemps après. Et l’on n’ignorera plus rien de ce manuscrit, ce poème qui livrerait les clefs de la modernité. Cela peut vous sembler crédible ou complètement farfelu, vous jugerez sur pièce ! Sans parler de l’âme du héros, cette âme errante, troublante, flottante qui s’échoue sur une plage des Baléares, en compagnie d’une jeune touriste dénommée Solución, à laquelle il conte son histoire (ce qui, il me semble, est un peu naïf comme trouvaille, mais bon…).

Soleil noir et pages roses en Méditerranée

Voilà donc le genre de lecture qui risque de vous surprendre. Il y faut de la patience, ne pas craindre la lassitude quelquefois provoquée par toutes ces circonvolutions autour d’un personnage difficile à cerner et d’un mystère dont il faudra attendre les cent dernières pages pour en trouver l’explication. Il y a là du tarabiscoté, du démantibulé, du mixé à grande échelle, mais dans une enveloppe savante qu’il ne faut pas négliger.

Ce Soleil aurait peut-être gagné à être un peu plus concis, compact, ramassé… et un peu moins étrange dans ses correspondances. Enfin ! Une éclipse de soleil figure en couverture. Je n’avais pas bien regardé ! Toujours bien observer l’ouvrage avant la lecture… et ne pas se fier à la couleur des pages !

Chantal Lévêque

Soleil noir et pages roses en Méditerranée

«Le Soleil» est le sixième roman de Jean-Hubert Gailliot, né en 1961, auteur et éditeur. Ce roman d’aventure est paru aux Editions de l'Olivier. Auparavant, il a publié «La Vie magnétique» (1997), «Les contrebandiers» (2000), «30 minutes à Harlem» (2004), «L'Hacienda» (2004), et «Bambi Frankenstein (2006). Il a obtenu le 17e prix Wepler-Fondation La Poste pour cette dernière œuvre, la plus aboutie, qui est le fruit de huit années d'écriture. Jean-Hubert Gailliot a créé à Auch, avec Sylvie Martigny, les éditions Tristram en 1987.

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