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Publié par Christian Di Scipio

Bernard Goutta : le cri du cœur

« Bernard Goutta. Le Cri » par Vincent Couture

Prix Odette Coste des Vendanges littéraires

(Editions Talaïa, Perpignan, 250 pages, 16 €)

Vincent Couture, journaliste à L’Indépendant où il fut durant une dizaine d’années en charge du rugby au service des sports propose une biographie de Bernard Goutta, fils de Harki devenu emblème du rugby catalan. Un livre qui mérite le détour, même quand on n’est pas fan de ballon ovale.

Bernard Goutta : le cri du cœur

C’est un livre d’histoires. L’histoire d’un homme dont les parents ont connu les camps d’internement à leur arrivée dans cette France pour laquelle ils avaient combattu. Ces soldats algériens avaient été avec Leclerc pour libérer la France en 1944, ils furent avec Bigeard en Indochine jusqu’en 1954 et ensuite en Algérie jusqu’à la proclamation du cessez-le-feu en 1962. Les Goutti, francisés ensuite en Goutta, eurent la chance d’avoir été rapatriés en France malgré l’indifférence du général de Gaulle pour le sort de ces supplétifs de l’armée française devenus trop encombrants. Près de 100 000 d’entre eux, abandonnés en Algérie après l’indépendance, ont été massacrés dans des conditions horribles parce que traîtres à leur patrie. En France leur sort funeste n’a guère ému les bonnes âmes tant de droite que de gauche pour qui ils n’étaient finalement que des collabos justement châtiés par les leurs.

Cette histoire est celle de Bernard Goutta, né en 1972 à Perpignan. Il fut un de ceux à qui les parents harkis donnaient des prénoms français, sur les conseils des chefs de camps où ils étaient consignés tels des prisonniers.

Le parcours du combattant du petit Arabe de Rivesaltes est long et semé d’embûches, mais il fera de lui le symbole de l’âme catalane grâce au ballon ovale. Un destin qui se confond totalement avec celui de l’USAP, un club qui attendait son heure de gloire après une longue période de disette en matière de titre de champion de France depuis 1955. Car ce livre est aussi une page d’histoire de l’USAP qui avait autant soif de titres que Goutta avait faim de reconnaissance.

Les Borgia à la sauce catalane

Vincent Couture (photo ci-dessous), journaliste à l’Indépendant où il fut durant quelques années une des plus brillantes plumes du service des sports et correspondant du journal l’Equipe pour le rugby à XV, use habilement des flash back qui nous font passer de la petite histoire du rugby catalan de ces vingt dernières années à une grande histoire, celle qui a vu le fils de harki triompher de tous les préjugés et surmonter tous les obstacles en restant un homme de bien.

Photo Philippe Rouah
Photo Philippe Rouah

Goutta, un homme qui passe de l’ombre à la lumière au sein d’un club trop souvent secoué par le vent mauvais des rivalités internes. « Mès que un club » : la formule qui définit le Barça, le club de football mythique de Barcelone, pourrait s’appliquer à l’USAP.

Le livre lève le voile sur la face cachée d’un club, tiraillé par les rivalités et les ambitions. C’est une sorte de polar dont l’intérêt va au-delà du cas Goutta. Dans ce panier de crabes que fut l’USAP au début du XXIe siècle, les coups bas attisent les haines entre factieux de tout poils qui vivent dans la proximité de Marcel Dagrenat, le président qui opéra la mutation de l’USAP vers le professionnalisme tant sur le plan financier que sur le plan sportif. Mais il manquait à cet homme, aux indéniables qualités, la fibre relationnelle. Il s’en vantait même affirmant haut et fort : « Je ne suis pas là pour plaire ». A croire qu’il était là pour déplaire tant il s’est attiré de haines malgré ses qualités de gestionnaire. Oui, d’une certaine façon, l’USAP, c’est un peu les Borgia à la sauce catalane avec ses complots, ses traîtres, ses idiots utiles, ses vedettes inutiles, ses coups d’éclats et ses coups d’état. Le récit de Couture est de ce point de vue d’autant plus réjouissant que dénué de parti pris.

Dans tout cela, Bernard Goutta, reste fidèle à lui-même, fidèle à l’exemple de rigueur morale du père et de la mère, des gens admirables et émouvants. Des gens sans histoires. Un Bernard fidèle à la mémoire d’un frère qui se suicide après avoir été licencié sans ménagement ni raison au bout de 14 ans de bons et loyaux services dans une entreprise de Perpignan.

Le cri primal

Cette loyauté aux siens et à son club résume le trait de caractère essentiel de Goutta qui perd un soir de match son surnom de « Bernardo », le valet muet de Zorro, pour prendre celui de « Bert », le capitaine courageux des sang et or.

Le travailleur de l’ombre effacé dans le pack des avants, souvent oublié sur la feuille de match par Teixidor, l’entraîneur de ses débuts, va se révolter un soir de match perdu. Lui, le taiseux, apostrophe « Teix » sans prendre de gants : « Pourquoi tu me reproches toujours quelque chose ? C’est injuste. Ce n’est plus possible ». Son cri de révolte libère le talent qui sommeillait en lui, celui d’un meneur d’hommes qui va propulser le club vers les sommets. Et ce, malgré les Parisiens du Stade Français qui ont si souvent envoyé l’USAP dans les cordes. Paris qui humilie les Catalans en 1998, en 2004 en finale du Bouclier de Brennus, des Parisiens arrogants et sûrs d’eux-mêmes qui voyaient dans Perpignan une équipe de ploucs et de loosers. Pourtant Paris tombera en demi finale à Lyon en 2009, foudroyé par des gars d’ici qui ont pour noms Porical, Sid, Marty, Perez, Olibeau ou Mas. Bernard Goutta n’est pas sur le pré, mais sur la touche en tant qu’adjoint de Brunel l’entraîneur miracle qui a donné les clés du succès au rugby catalan. Après le Paris perdant de la demie, ce sera le triomphe de la finale remportée le 6 juin contre Clermont-Ferrand. Le D-Day de la Catalogne du ballon ovale. L’USAP et Goutta sont champions de France. Cali n’a plus à crier « C’est quand le bonheur ? ». Il est enfin là pour Bernard et les siens.

Christian Di Scipio

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CL 11/05/2015 00:58

A lire !
Et pas seulement par les fanas de "ruby" !
C'est tout aussi instructif pour les catalans et ses sympatisants.
Et le personnage a toute notre sympathie.