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Publié par Chantal Lévêque

Yves Charnet : moi et Nougaro (et les femmes)

" Quatre boules de jazz. Nougasongs " par Yves Charnet

Editions Alter Ego, Jazz Impressions, novembre 2014, 187 pages

« L’amitié et l’amour, dans ce qu’ils ont de plus pur, cela commence à exister lors de l’absence. Les morts, en nous éduquant à l’absence, nous initient à la vraie présence. Parlant aux morts nous nous adressons aux vivants, les morts sont des vivants qui se rapprochent enfin de nous, l’absence est la forme la plus subtile de la présence, elle la sublime. »

Voici des mots, empruntés à Henri Lhéritier*, qui donnent toute l’ampleur et même amplifient la valeur de ce Requiem pour Nougaro. Yves Charnet était son ami et pour lui, qui dit amitié dit passion. Alors, comment accepter la disparition, la mise à néant d’un lien aussi fort ? Pas tout à fait charnel, mais presque. En écrivant ce livre, dix ans après.

Yves Charnet : moi et Nougaro (et les femmes)

« Un journal décousu… fait de parfums dans l’air, de traces de la mémoire, de choses imperceptibles » que les paroles des chansons – Nougasongs – viennent visiter tout du long. Un peu comme « On connaît la chanson » d’Alain Resnais, mais en livre ! Et ça nous ressuscite la mélodie, ces quelques phrases de ci de là. Yves Charnet a 19 ans lorsqu’après un dernier concert de Charles Trenet, il prend son courage à deux mains pour s’avancer vers « le monstre sacré » venu là rendre hommage au « fou chantant ». Il lui fera sa dédicace, l’invitera chez lui et le mêlera un peu plus tard à sa vie d’artiste, à ses concerts… et aux nuits blanches agitées qui les clôturent. Mais surtout, ils se retrouveront sur leur amour commun de la poésie, « de l’art de chanter les mots ». « La voix vive des chanteurs, bien plus haut que la voix blanche des poètes… les voix plus vivantes que les livres. » Ce qui est bien son plus grand regret : ne pas être l’interprète de ses mots.

Et c’est maintenant, à l’âge qu’avait Nougaro lors de leur première rencontre, qu’Yves décide de rameuter ses souvenirs, de les mettre noir sur blanc. De les remuer, comme il digère en même temps sa rupture d’avec Rachida, son amoureuse. « Parce qu’un livre, c’est aussi ce qui vous arrive quand vous écrivez ce livre. » Alors les chapitres suivent le rythme, les paysages de ses voyages. De ses allées et venues entre Marseille, Toulouse, Mont-de-Marsan, Nevers, Juan-les-Pins, Perpignan, Millas… et New-York. Il écrit dans un train, un avion, sur une terrasse à déguster des sardines grillées, dans une chambre d’hôtel, avec ou sans elle.

« Ma cinquantaine est en fuite / Cavale par monts et par vaux »

Bilan de vie, crise existentielle. La nostalgie, toujours : c’est la couleur des œuvres d’Yves Charnet. Et le temps qui passe n’arrange pas les choses.

« Coups de vieux ; coups de mou / Cerveau mou ; cœur au clou »

J’aime assez ses coups de blues, ils sont toujours au plus près de la vraie vie. Les passages à vide, ça le connaît. Et c’est cinglant de vérité et de sincérité. Sans compter que « sa prose rongée de rimes » est toujours aussi bien balancée. C’est le champion des points de suspension : temps morts pour savourer, digérer. Des points virgules aussi, mais ça, je ne sais pas pourquoi. Et ça rime, ça swingue… « Quand le jazz est, quand le jazz est là…»

Yves Charnet : moi et Nougaro (et les femmes)

Pensée revolver. C’est le dire qui fait mouche. Pas de quartier. Juste l’essentiel. C’est au tamis de son écriture scandée, saccadée… au travers de ses staccatos échevelés que l’on découvre son Nougaro à lui. Son admiration pour lui.

« Je suis témoin, ce jour-là, du génie de Nougaro. Sa façon, soudain de pousser les feux. Il la fait marcher au charbon. Sa locomotive à chanter. Ce n’est plus de la variété. Plus seulement. C’est autre chose. Cette présence religieuse à soi-même ; aux autres êtres. Personne n’a jamais chanté comme ça. Sauf Piaf, Brel, Barbara. C’est un acte. Un acte sacré. C’est une respiration de la pensée. Un charme contagieux de la chair. Toute la salle sait… Il y avait juste deux titres au programme. « Toulouse » ; « Vie, violence ». J’ai pleuré. Deux fois. J’ai pleuré. A la fin de chacun des deux titres. Il y avait toute la vie dans cette voix. Toute une vie d’homme dans sa voix de vieux chanteur. »

Le chanteur fraternel – celui des fêtes de l’Huma. Celui dont « la voix sort des entrailles » (emprunt à Cocteau), « le drogué de l’articulation », l’amoureux de Picasso (Pablo sera le nom de son fils). Le type à l’âme généreuse et festive. Sa maison, ses femmes, sa chimio… son dernier coup de fil !

Yves Charnet
Yves Charnet

C’est fouillis, c’est fouillé. Pourtant, même si à chaque page, l’homme de Toulouse vient hanter l’écriture du poète-écrivain, c’est tout autant de lui dont il parle. De ses femmes d’abord. Et la première en tête, sa mère, à Nevers… un dernier hommage à la dernière page. L’amour encore, l’amour toujours. Ça s’en va, et ça revient, dans tous ses livres. Comme son copain de plus de 20 ans qui lui aussi aimait les femmes, avec « son point de vue de clébard » sur la cambrure de la première venue, « Les jolies fesses des « craquantes » et « Croquez-moi, craquez-moi. Vous qui pourtant de l’ange n’êtes qu’un croquis »… qui ne parle qu’aux « seins « de son amour « assassin »… et toujours demander « Annie couche-toi là. Sur mon cœur. ».

L’auteur de ces « 4 boules de jazz » n’en finit pas de décliner ses sentiments à tous les temps, par tous les temps… Il se livre cash, sans décodeur. C’est un auto-fictif et il le revendique. Comment ne pas apprécier la poésie de ce tendre, ce sensible, cet écorché vif malmené par la vie qui panse ses maux par les mots. Ce petit des HLM, orphelin de père, nourri à la variété (Trenet, Lama, Sardou, Nicoletta) et qui a été tout simplement subjugué par celui qui un jour lui a ouvert son frigidaire rempli de champagne. Qui l’a simplement accueilli chez lui. Il n’en revient toujours pas. Il a connu Ste Anne, fréquente un professionnel de l’âme pour garder la tête hors de l’eau, chasser les ombres à chaque effondrement.

Il peut aussi être colère, vilipender l’injustice et revendiquer son vote pour Mélenchon. Rechercher l’innocence, la mise à distance de la haine, de la critique qui vous met par terre. Et se gorger pourtant des odeurs de la mort, jouir du spectacle rouge et ocre. Paradoxe ! Mais ceux qui rejettent la feria sont-ils vraiment dans « le déni panique de la mort » ? « La connerie de notre époque ». Cette pensée laisse songeur…

Plus les pages se tournent, plus les divagations abondent. C’est Harlem, une lecture, « Rimes ou prose ». Toujours dans l’incurable nostalgie, avec la tristesse du « jamais plus ». Déjà dans « Le Tour du Jazz en 80 écrivains », il lui avait consacré trois pages à sa vedette, sa star, son idole… mais là c’est un Requiem. A sa manière à lui. Télescopages du présent et du passé, flash-back et la vie hic et nunc, comme elle vient, comme elle n’en finit pas de défiler.

Voilà donc un livre très personnel, lettre et croquis à l’appui. « Il ne s’est pas perdu de vie ». Toujours elle finit par rejaillir, dans sa poésie, à Yves Charnet. Mais c’est une lutte constante.

« Vous êtes mort. Claude Nougaro. /Je voudrai vous serrer très fort dans mes bras. En corps. / J’écris contre la Mort. Tout contre. »

« 4 boules de jazz » comme « 4 boules de cuir », à boxer là où ça fait mal… A lire pour deux raisons au moins : si vous aimez Nougaro et si vous aimez le style du poète. Et si vous ne le connaissez pas encore**, son style, c’est le moment de le découvrir.

Chantal Lévêque

* « Moi et Diderot (et Sophie) » Ed. « Le Trabucaire

** Pour en savoir plus sur Yves Charnet, lire dans ce blog : « Regards sur un paysage intérieur » (publié en mars 2013).

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