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Publié par Chantal Lévêque

Photo Louise Oligny/Flammarion.
Photo Louise Oligny/Flammarion.

« Temps glaciaires » de Fred Vargas

Editions Flammarion, mars 2015, 490 pages

Rarement un livre qui tient le haut de l’affiche dans les meilleures ventes est garant de bonne littérature. Mais là, je ne peux que me réjouir de voir ces « Temps glaciaires » caracoler en tête. Entrer dans l’univers imaginaire de Fred Vargas, c’est prendre un bon bol d’air, renouer avec ce que la singularité des êtres a de plus rafraîchissant dans un monde liberticide, normatif, terriblement frustrant. C’est entrer dans un roman policier par une porte dérobée, qui fait fi de toute logique, de toute cohérence dans la résolution de l’énigme. Chez elle, c’est l’intuition qui prime, avec des détours peu orthodoxes qui font ici la part belle au démon d’une île islandaise et à une étrange secte de Robespierristes.

Un Vargas qui vous glace le sang

Un soir, «Alice Gauthier, parfumée, en tailleur, fait couler un bain, ôte ses chaussures et entre toute habillée dans l’eau pour s’y tailler les veines ». Bizarre ! D’autant plus qu’un signe, un dessin, une sorte d’hiéroglyphe indéchiffrable est repéré près de la baignoire. Entrée en scène du Commissaire Bourlin, « Grand mangeur grand fumeur grand buveur, en éruption perpétuelle, vivant à plein régime en rasant les gouffres, dur comme pierre et frisé comme un agneau ». Un résistant de la dernière heure sur le front de la tabagie. «L’interdiction de fumer le projetait hors de ses gonds, pendant qu’on déversait sur les êtres – et je dis bien les êtres, tous les êtres – trente-six milliards de tonnes de CO2 par an. Trente-six milliards, martelait-il. Et on ne peut pas allumer une cigarette sur un quai de gare en plein air ? ». Mais il coince sur la signification de ce signe cabalistique et s’adresse au fameux Commissaire Adamsberg, pilier de toutes les intrigues vargassiennes, entouré de toute son équipe légendaire (pour les fidèles qui ne loupent pas un épisode !).

Il faut le temps de s’acclimater, de prendre ses marques, jusqu’au tiers du roman - et c’est un peu poussif jusque là, il faut bien le dire… ça patine, côté enquête. Sachant qu’il faut toujours rester vigilant : on sait bien que chaque détail compte dans un policier. Ce n’est que lorsque cette fameuse assemblée de nostalgiques de la Révolution survient (genre « Eyes wide shut », avec costumes et ambiance plutôt glaçante – mais sans marivaudages - juste après l’apparition d’un personnage tout droit sorti d’un conte de fées (style sorcière fumant la pipe dans sa cabane au fond des bois, sous la garde attentionnée d’un tendre cochon sauvage dénommé Marc), que ça démarre. Que rien ne pourra alors vous détourner de cette lecture-là…

Deux pistes se télescopent. On se retrouve ensuite en Islande, le pays « des tornades arctiques, des manteaux de brume, des blocs de glace voguant sur l’eau glacée », théâtre

d’événements anciens à vous geler le sang, mais qui n’en reste pas moins le genre de paysage qui met en émoi l’original Commissaire Adamsberg, grand amoureux des contrées sauvages et mystérieuses. Comment s’y retrouver là-dedans ? De quelle histoire s’agit-il ? Où se trouve le meurtrier ? Il faudra bien sûr aller jusqu’au bout.

Chez Fred Vargas, ce n’est pas tant le talent à démêler ce conglomérat d’algues, cet enchevêtrement d’embryons de pistes qui séduit la lectrice que je suis, que l’approche psychologique des personnages, le traitement singulier du dénouement de l’intrigue où c’est toujours la sensibilité et l’intuition qui gagnent sur le raisonnement logique, le tout dans un style abordable pour tout un chacun (pas d’esbroufe !), et tout ceci empreint d’une humanité, d’une tendresse, d’un humour qui se dégagent de chaque interaction, chaque dialogue, chaque mouvement des acteurs.

Jean-Hugues Anglade interpréte Adamsberg dans les téléfilms de Josée Dayan adaptés de l’œuvre de Fred Vargas.
Jean-Hugues Anglade interpréte Adamsberg dans les téléfilms de Josée Dayan adaptés de l’œuvre de Fred Vargas.

Un chef influe sur son équipe. Un commissaire sur l’ambiance qui règne en son commissariat. Et Adamsberg a ceci de particulier, sous son attitude cool, tolérante, apaisante, toujours d’un calme olympien dans la tempête, dans sa capacité à s’extraire complètement du monde extérieur quand il est dans ses pensées, sans parler de son hédonisme décomplexé (la bonne cuisine, une bonne bouteille : ça compte beaucoup pour lui) et de son pouvoir, en fin psychologue qu’il est, toujours en pleine empathie avec les autres, de prendre le meilleur chez ses acolytes, sans chercher à en inhiber le pire, de réussir à créer un esprit d’équipe qui détonne sur tout ce qu’on pourrait imaginer en ce milieu.

Au fil du temps, au fil de ses différents romans (presque une vingtaine dont une douzaine primés, et pas qu’une fois pour certains… et tous parus en livre de poche), cette femme écrivain a réussi à construire une galerie d’individus très attachants dont le passé, les épreuves de la vie, le quotidien pas toujours facile, tissent un lien relationnel plus ou moins affectif (selon affinités) qui participe toujours à la réussite de l’enquête, dans une ambiance plutôt « bon enfant ».

Comment un tel commissaire, ce « pelleteur de nuages », sans véritable plan d’action, qui fonctionne au « feeling » et croit aux prophéties, peut-il vraiment s’entendre avec son adjoint Danglard, beaucoup plus rationnel, quant à lui, véritable encyclopédie sur pattes - et ici, bien sûr, la période de la Révolution n’a aucun secret pour lui, jusqu’à connaître par cœur les discours de Robespierre, Danton et compagnie, ce qui d’ailleurs lasse souvent son auditoire par son souci du détail (mais pas le lecteur) ? Danglard se prend pour le garde-fou de son indolent supérieur qu’il essaie vainement de ramener sur terre.

Parlons aussi de Veyrenc, ami d’enfance, béarnais comme lui : un amateur de conte de fées. De Mercadet, l’hypersomniaque, couvert par toute la brigade lorsqu’il se planque toutes les trois heures pour faire un somme. De Violette Retancourt, la seule femme de l’équipe, une consistante adjointe, autant par la forme que par l’énergie. Quand elle est en planque dans une auberge, bandeau rose dans les cheveux, assorti à son tailleur, en train de tricoter de la layette - sans regarder les aiguilles !, un flingue caché sous ses pelotes : l’image fait sourire. Et puis de Voisenet, un passionné des poissons (et curieux des corvidés, dans ce tome-là) :

« Un actif, et l’impuissance, l’attente, l’échec lui mettaient les nerfs à vif. Un naturel empressé, en apparence incompatible avec l’observation des poissons d’eau douce. Adamsberg estimait justement que cette fixation poissonneuse fournissait à Voisenet un antidote vital. Ce pourquoi il avait toujours laissé le lieutenant lire ses revues spécialisées à la brigade. » Quand je vous disais que c’est un fin matou, le Commissaire Adamsberg !

La marque de fabrique de Fred Vargas, c’est le signe, le graffiti à analyser et le monde animal. Ce sont ses marottes. Archéozoologue de formation, et détentrice d’une thèse en Histoire, elle puise probablement dans l’érudition de ses passions premières pour nourrir son œuvre, nous surprendre et, mine de rien, pour nous instruire… en beauté.

J’ai aussi le vague soupçon qu’au travers de ses fictions, elle se fait aussi le porte-parole de certaines de ses idées engagées. Ne s’est-elle pas déjà fait remarquée pour son soutien d’un activiste italien, dont elle a soutenu la demande d’extradition, dans les années 2000 ?

Voilà un extrait d’un discours de l’Assemblée Générale, tenu par un faux Robespierre dans l’histoire : « Nous voulons un ordre des choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions généreuses et bienfaisantes éveillées par les lois… Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le génie au bel esprit, le charme du bonheur à l’ennui de la volupté… »

Et plus loin, elle y revient… livrant ce commentaire placé dans la bouche de son personnage : « Et par la suite ? Qu’advint-il ? Quelques courts élans de révolte, mémoire de nos glorieux efforts à présent engloutis dans une république avilie, où la bassesse et l’avidité ont terrassé nos idéaux, mais dont les noms, Liberté, Egalité, Fraternité, parcourent encore le monde comme une nostalgie. Devise qui orne vos frontons mais que nul ne songe en son âme à scander. »

Mais on peut toujours phosphorer sur les sujets d’un roman, sur son titre ou sur les dialogues qui le nourrissent : le fait est que même si celui-ci n’a pas la grandeur de ses « Cercles Bleus » ou de « Pars vite et reviens tard », c’est toujours une vraie jouissance que de retrouver la famille que Fred Vargas s’est inventée.

Chantal Lévêque

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