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Publié par Henri Lhéritier

Scène du film "Bubu de Montparnasse" réalisé par Mauro Bolognini (1971) avec Massimo Ranieri et Ottavia Piccolo.
Scène du film "Bubu de Montparnasse" réalisé par Mauro Bolognini (1971) avec Massimo Ranieri et Ottavia Piccolo.

"Bubu de Montparnasse" de Charles-Louis Philippe.

(En poche chez Garnier-Flammarion)

Bubu est un maquereau. Berthe est une gagneuse. Pierre est le client de Berthe. Ce trio officie sous l’enseigne de Bubu de Montparnasse. Titre déroutant pour ce roman de Charles-Louis Philippe paru en 1901 que je lis dans une édition bon marché et récente, 1947, chez la Bibliothèque Charpentier, Fasquelle éditeurs. Bubu…on s’attend à une gaudriole de corps de garde, à un machin courtelinesque, c’est un drame de la prostitution et de la vérole. Trois héros animent cette histoire : Berthe, qui conserve une passion amoureuse pour son souteneur Maurice, dit Bubu, malgré les mauvais traitements qu’il lui inflige, va chercher de la tendresse et du réconfort chez son client Pierre, elle le fiche dans la panade en lui collant la vérole. Les personnages sont plutôt stylisés. Peu de chair, pas beaucoup d’érotisme. Charles-Louis Philippe s’intéresse avant tout aux bruits, aux lumières et au petit peuple des quartiers canailles de Paris.

Bubu de Montparnasse affaire de fesses

Pierre, provincial s’installant dans la capitale, a succombé à la séduction de la ville. Il a abandonné les ambitions qu’une famille honorable et ses talents intellectuels pouvaient lui laisser espérer, pour occuper un modeste emploi administratif. De cette limitation des ambitions il fait une doctrine, Je veux vivre comme un homme du peuple, avec une femme du peuple.

Bubu, son ambition à lui naît dans la rue de la Gaîté, il y fréquente le monde de la nuit et prend goût à l’impunité de l’ombre. Lorsqu’il rencontre Berthe et la lance dans les affaires de fesses, il quitte son métier d’ébéniste et décide que sa dignité nouvelle de maquereau lui interdit de travailler, qu’elle l’oblige plutôt à parader aux terrasses des cafés.

Berthe est une brave fille à la recherche d’un peu de tranquillité, son emploi de modiste aurait pu lui suffire, mais les besoins financiers de Bubu, son goût des costumes croisés et des pompes vernies vont l’amener à batailler sur les boulevards.

Chez Charles-Louis Philippe, on est victime de malchances, on n’est pas le jouet de fatalités tragiques. Philippe n’est pas Zola. Une miséricorde latente imprègne son roman. Même s’il ne le fait pas sous nos yeux, on comprend que chaque personnage est capable de se sauver. Tout n’est pas si noir, Bubu de Montparnasse est une tragédie douce.

Pierre est en quête d’amour : on lui refile la vérole. Bubu voudrait se faire un nom dans le milieu : il tombe pour un misérable casse de quinze fr. Berthe rêve d’une vie simple : elle s’use dans les outrances de la nuit.

La naïveté des personnages est mise en valeur par le style et la langue de Charles Louis Philippe. Un art qui confine à la grâce : écriture dépouillée, métaphores ingénues, trouvailles de style.

Tout au long de la lecture j’avais le sentiment de me trouver devant un tableau du douanier Rousseau. C’est la candeur qui rachète les héros de cette histoire. Un sentiment que j’ai déjà éprouvé à la lecture d’un auteur américain, de la beat génération, puis du mouvement hippie, Richard Brautigan, chez lui aussi l’expressionnisme de la simplicité édulcore la violence.

Au fond Bubu de Montparnasse est un roman optimiste, les bruits de la ville sont joyeux, les flonflons du 14 juillet entraînants, les conversations enlevées, les rires aux terrasses de café communicatifs, ça sent l’anis et la limonade en été, les marrons chauds en hiver. Le malheur y est comme chez nous, alternatif. Bubu de Montparnasse, ce titre n’est peut-être pas si erroné.

Charles-Louis Philippe
Charles-Louis Philippe

Ne serait-ce pas moi l’optimiste benêt ? La vérole en 1901, ce n’est pas une rigolade, c’est le sida d’aujourd’hui. Une femme battue, c’est une ignominie, la prostitution, un esclavage. Et moi je trouve ça drôle, ça me rend gai, j’éprouve du plaisir, c’est fou. Je suis atteint, j’ai une maladie : la littérature même tragique ne m’attriste jamais. C’est grave, docteur ?

Bubu de Montparnasse n’est pas un roman parfait mais Charles-Louis Philippe est un écrivain original. On reconnaît sa patte entre mille. Avant de mourir jeune, à 35 ans, en 1909, il avait été remarqué par Mirbeau, Gide, Léautaud. C’est un signe. Après Bubu, il a écrit Le Père Perdrix, Marie Donadieu, Croquignole. J’inscris ces livres dans mon programme lectoral.

Henri Lhéritier

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