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Publié par Bernard Revel

La Coûme à l'époque où Werner Thalheim y travaillait.
La Coûme à l'époque où Werner Thalheim y travaillait.

"Une communauté d'antifascistes allemands dans les Pyrénées-Orientales 1934-1937", témoignage de Werner Thalheim

Présentation de Madeleine Claus, postface de Barbara Thalheim.

(Editions l'Harmattan, collection Allemagne d'hier et d'aujourd'hui.Texte de Werner Thalheim en français et en allemand. 117 pages)

Au dessus de Mosset, la petite route mène au Centre d’accueil de stages et de classes-découverte de La Coûme, bien connu des groupes de tous âges qui, sous les hautes frondaisons, s’adonnent à leurs activités studieuses rythmées au printemps par le fracas d’un torrent. Lorsque Pitt et Yvès Krüger, fuyant Berlin où triomphait le nazisme, arrivent en ces lieux en 1933, la ferme, abandonnée depuis longtemps, tombe en ruine. Comment ont-ils atterri dans ce bout du monde ? Madeleine Claus le raconte dans le texte précis et limpide qui ouvre l’ouvrage « Une communauté d’antifascistes allemands dans les Pyrénées-Orientales. 1934-1937 », axé sur le témoignage écrit de Werner Thalheim découvert par sa fille Barbara après sa mort.

Les Krüger en 1936
Les Krüger en 1936

Pitt Krüger est un instituteur de gauche qui pratique une pédagogie avant-gardiste antiautoritaire et ouverte sur les arts, notamment la musique. Dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il perd son travail et, sans ressources, le jeune couple et leur petite fille de deux ans prénommée Yamine, après avoir campé plusieurs mois dans les forêts berlinoises, parviennent à quitter l’Allemagne. Deux amies quakers (mouvement issu du protestantisme) leur proposent de s’occuper d’un lieu d’accueil pour émigrés allemands qu’elles veulent créer dans le sud de la France. Ce sera, après bien des recherches, La Coûme, 70 hectares de montagne dont 2 seulement sont cultivables. D’autres Allemands (quatre hommes et une femme) rejoignent les Krüger et tous travaillent pendant six mois à rendre habitables les bâtiments. Plusieurs d’entre eux abandonnèrent, trouvant les conditions de vie trop dures pour les citadins intellectuels qu’ils étaient. « Mais Pitt et Yvès tiennent bon », écrit Madeleine Claus. Ils reçoivent le renfort de Werner Thalheim, un communiste peu orthodoxe qui, ayant échappé de justesse à la Gestapo, avait fui l’Allemagne pour errer ensuite de Strasbourg à Alger avant de trouver refuge en 1934 à La Coûme. Il y reste trois ans puis va vivre à Paris où il est arrêté en 1940 et déporté au camp de Dachau. Au printemps 1945, il est enrôlé de force dans la Wehrmacht et réussit à s’enfuir. Il fait partie de ces « héros » de l’Allemagne de l’Est qui font des tournées dans les écoles. Un jour, sa fille apprend que « l’antifasciste méritant » en visite dans sa classe n’est autre que son propre père. C’est pour elle une révélation. « Lorsqu’il mourut dans les années 90, écrit Barbara Thalheim dans la postface du livre, je n’en savais pas beaucoup plus sur sa vie entre 1933 et 1945 que ce que j’appris cet après-midi-là qui, pour les Pionniers de dix ans que nous étions, était consacré aux héros ». Le manuscrit de 500 pages intitulé « Mon siècle indompté » qu’elle reçoit en héritage, l’éclaire sur le passé d’un homme en qui la chanteuse rebelle qu’elle est devenue se reconnaît. Un homme qui n’a jamais oublié ses années de La Coûme, comme en témoignent la correspondance qu’il échange avec les Krüger et les pages qu’il leur consacre dans son manuscrit, dans lesquelles, comme le souligne Madeleine Claus, « il donne avec son humour et sa distance parfois amusée un regard riche et profond, non seulement sur la naissance de ce qui deviendra plus tard une véritable institution, mais aussi sur le pays catalan ».

Les pionniers allemands de La Coûme

Les impressions de Werner permettent de mieux imaginer la vie quotidienne de ces Allemands qui avaient « une méconnaissance absolue des réalités de la région » et furent sans doute la risée des autochtones lorsque les plants de pommes de terre déposés dans un grand champ en pente furent emportés par l’orage, lorsqu’ils voulurent se lancer dans le commerce d’eau minérale ou se firent duper en achetant des vaches qui n’avaient pas été traites depuis plusieurs jours. Cela n’empêchait pas le curé de Mosset de les solliciter, eux qui n’assistaient jamais aux messes catholiques, pour chanter des cantiques allemands le jour de Noël. Les conflits, les excursions en montagne, le travail rythment la vie de cette communauté où Yamine, « petite sauvageonne » en liberté, passe ses jours « à vadrouiller avec son chien Marouf et à faire toutes les bêtises possibles et imaginables ». Lorsque Werner quitte La Coûme en 1937, le lieu est devenu l’une des toutes premières auberges de jeunesse du sud de la France. Il accueille des Anglais, des Allemands, puis, lorsque survient la Retirada, des petits Espagnols qui inaugurent sa nouvelle vocation puisque, note Madeleine Claus, La Coûme sera dès lors « pendant de très longues années entièrement destinée à l’accueil et à l’éducation d’enfants ». La guerre n’a pas interrompu cette activité. Pitt Krüger, poursuit-elle, « peut malgré tout s’occuper de ses petits protégés espagnols sans être vraiment inquiété car les Catalans français, dans ces montagnes, y compris l’administration, étaient bien disposés à son égard ». Jusqu’au jour où un nouveau curé débarque à Mosset. Il est espagnol et franquiste. Pour un kilo de café, il dénonce Pitt qui est arrêté par la Gestapo et la milice en juin 1944, emprisonné à Berlin, contraint lui aussi de porter l’uniforme allemand avant d’être prisonnier de l’Armée Rouge. Il ne reviendra à La Coûme qu’en 1948. En son absence, Yvès a transformé celle-ci en une véritable école qui devient le Centre d’accueil actuel en 1990 sous la direction de Marta et Olivier Bétoin. En 2008, le musicien Pierre Noack, fils de Yamine, rencontre à Hambourg la chanteuse Barbara Thalheim. Le lien avec La Coûme est rétabli. Deux ans plus tard, Barbara vient chanter à Eus, en présence de Yamine et des époux Bétoin. « Le fantôme de son père planait dans la salle ».

Bernard Revel

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CL 21/05/2015 13:42

Belle histoire que celle de ces migrants d'un autre temps... Partout il y eut des endroits perdus pour accueillir des hommes en exil, pourchassés pour leurs idées. Et la Catalogne est aussi de ceux-ci.