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Publié par Marie Bardet

Une épiphanie des corps souffrants

« Le chaste monde » par Régine Detambel

Prix Jean Morer 2015 des Vendanges littéraires.

(Actes Sud, 2015, 268 pages. Chez le même éditeur est paru en même temps un essai : «Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothèque créative »)

Deux êtres en rupture avec leur époque, à cheval entre la fin du 18ème siècle et le début du 19ème siècle dans l’Allemagne de Goethe et de Novalis, deux êtres coincés dans des vies codifiées où tout les blesse, vont trouver la force de contrer leur destin et de partir, à deux, explorer le vaste monde.

Régine Detambel qui reconnaît ce que ce livre doit aux « Amériques » de Blaise Cendrars comme aux « Grandes Plaines » de Cormac Mc Carthy auxquels elle le dédie, inscrit son roman dans la lignée des récits de voyage. Ses personnages sont librement inspirés du naturaliste, géographe et explorateur allemand Alexander von Humboldt (1769-1859) et de Rahel Vernhagen von Ense (1771-1833), écrivaine romantique allemande. Mais parce que le monde n’est pas seulement vaste, mais qu’il est « chaste » selon Detambel, c’est un autre évangile qui nous est conté là. Une version apocryphe revisitant les codes éprouvés d’un genre pour mieux le subvertir.

Une épiphanie des corps souffrants

Mariée trop tôt à un baron qui la brutalise sexuellement, Lottie a développé une intelligence prodigieuse en même temps qu’elle a endurci son corps. Elle jette sur la société juive et bourgeoise de Berlin qui est la sienne un regard sans aménité. Sa vision des femmes est déplorable. Elle hait leur sentimentalisme. Sa vision des hommes n’est guère meilleure, mais comme elle se trouve laide et que le sexe lui fait horreur, les saillies de l’esprit sont les seuls échanges qu’elle consent avec eux. Un être cependant, va briser sa carapace, c’est Axel, un jeune aristocrate épris de botanique qui meurt d’ennui au château de Regel auprès d’une mère castratrice, d’un père rustre et d’un frère inaccessible. Outre sa beauté prodigieuse, Axel a un secret : il aime les garçons. À corps perdu. Sa jeunesse se passe en débauches et le conduisent à une impasse dont il tentera de sortir en infligeant des sévices à ce corps débridé.

La rencontre entre Axel et Lottie va produire des étincelles. Ils découvrent qu’une compréhension mutuelle d’une rare intensité les unit, eux que tout semble opposer. Leur liaison s’inscrit dans la parole, interminablement ils s’épanchent lors de tête-à-tête qui leur permettent de mettre à distance leurs corps souffrants. Revient de façon lancinante le désir d’un ailleurs, l’envie de s’extraire de leurs mornes existences. Axel rêve d’explorer l’Amérique du Sud mais il accumule les dépressions. C’est Lottie qui se chargera du poids moral de la décision et les poussera tous les deux à se réaliser sur les routes de l’aventure et de l’exil.

« Bardé d’instruments de mesure de toutes sortes, d’herbiers et d’un véritable laboratoire de chimie, leur tandem va arpenter, à pied ou à cheval, la majeure partie de l’Amérique du Sud, depuis le Venezuela, où tous deux débarqueront au terme d’une traversée épique sur un navire négrier, jusqu’au plus haut volcan des Andes, en passant par la remontée de l’Orénoque en pirogue. Dans les mystères de la jungle obscure, qu’ils vivront comme une épreuve initiatique bouleversant leur sexualité, ils trouveront enfin une forme d’épanouissement existentiel et intellectuel sous le signe du romantisme, quand l’écologie naissait à peine et que les poètes allemands pensaient ardemment l’union de l’homme et de la nature », relate impeccablement la quatrième de couverture.

Reste la grande question : une relation amoureuse est-elle possible entre eux ? « Lottie doute qu’il puisse exister un homme capable d’un amour profond, immobile et durable comme un lac de montagne; Axel doute qu’il puisse exister une femme capable de saisir la nature de la passion d’un homme pour un homme (…) ». Ce qui est plus que probable, c'est qu’à la veille de s’embarquer pour l’inconnu, « ni l’un ni l’autre ne veut d’une union totale – chose que l’on tient d’ordinaire pour désirable et normale ». Ils voyageront et vivront ensemble, donc, mais dans la chasteté. Une chasteté étendue puisque Axel s’interdira désormais toute relation homosexuelle et que Lottie n’envisage pas d’autre homme dans sa vie qu’Axel, même s’il ne la touche pas.

Sur ce point, Axel s’en tient au conseil que lui a donné Willdenow, un botaniste allemand, dans leur dernier échange de lettres : « Chienne de sexualité ! Traitez-la comme une ennemie personnelle. Ne lâchez pas la botanique. Dans la botanique, il y a de quoi oublier tous les culs de la Terre. (…) Consacrez-vous un temps aux seuls organes sexuels des plantes. (…) Rassasiez votre esprit puisque vous ne pouvez aimer. Et si vous n’êtes pas aimé, étonnez au moins ». La chasteté, sujet idéal pour parler de sexualité. Et l’occasion pour Régine Detambel, dont la capacité d’immersion dans le corps de ses personnages est bluffante, de nous livrer quelques réjouissantes scènes de sexe, en des termes d’une réjouissante crudité.

Si le lien entre ces choses ne semble pas évident, je veux croire que le rythme et le ton donnés à ce roman, avec une alternance de longues phrases déliées et de tournures lapidaires, ces coq-à-l’âne répétés d’un style soutenu à une prose familière, participent de l’enjeu sexuel qui forge la matière même de cette épiphanie des corps souffrants.

Marie Bardet

(A lire également dans ce blog le texte de Sylvie Coral : Le livre, "pensement" de nos blessures.)

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CL 20/07/2015 01:14

A lire dans un hamac, dans la touffeur immobile de cet été caniculaire !

Un voyage d’une beauté particulière, une écriture originale, ciselée, avec quelques éclats de contemporain.
Equilibre parfait entre la majesté des paysages de l’Amérique latine, dans leur pureté originelle (splendeur du végétal !) et la violence, la brutalité des désirs de l’homme colonisateur. A l’égal de la destinée sentimentale et charnelle de deux êtres abîmés, en découverte d’un autre mode de relation dans des mondes encore à découvrir.

Amour céleste, en phase avec Séraphita de Balzac ? Il y a quelque chose de cela, je crois… et de 100 ans de solitude, sûr ! Pour la richesse du récit...