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Publié par Chantal Lévêque

Compartiment C, car 293
Compartiment C, car 293

« La maison d’Hannah et autres fictions » de Michel Arcens

Editions Alter Ego. L’auteur présentera son livre le 13 juin à 11h au Musée d’art moderne de Céret et le 18 juin à 18h à la librairie Torcatis de Perpignan.

Ces histoires s’inspirent de tableaux d’Edward Hopper, un peintre qui a le fabuleux pouvoir d’ouvrir notre imaginaire à partir de ses personnages, de sa lumière, de l’atmosphère qu’il insuffle à des endroits banals - comme peut l’être la vie quelquefois - dans une sorte d’impermanence des choses, d’immobilité, de plate indifférence. « …moi ne sachant quoi faire, restant là sans bouger ou alors, à l’inverse, accomplissant tant d’actes raisonnables, tant d’entreprises toutes désespérées, sans plus de sens que tous ces gestes de la vie quotidienne qui dissimulent une fuite éperdue, et que sous la séduction des apparences, les sourires mensongers du monde extérieur tentent de retenir - jusqu’à quand ? - dans un étreinte étouffante. »

Michel Arcens dans la lumière de Hopper

Le tableau « Compartiment C, car 293 » inaugure le texte qui apparaît comme une réflexion sur le temps, sur l’attente. Un personnage attend en gare une jeune femme. Elle lit, installée sur la banquette d’un train. Le temps qui passe n’existe pas pour elle, elle le tue à lire, en toute quiétude. Lui attend fébrilement sur les quais. L’émotion l’empêche de respirer, il est prisonnier des secondes, des minutes, des heures. Pour quelle raison ? Voilà l’énigme de l’histoire contée avec la douceur du style de l’écrivain, le sens intime qu’il a du rythme, le choix juste des mots, sa musique intérieure. Je me suis sentie attendre avec lui, ne plus savoir où je suis quand le moment fatidique arrive, quand le désespoir est à son paroxysme. Agir automatiquement, dans le brouillard, dans la fumée, comme il l’écrit. Une sensibilité à fleur de peau et le pouvoir de nous la communiquer : voilà en quoi réside le pouvoir littéraire de Michel Arcens. Comme en musique. Et pour ceux qui le connaissent, il n’y a là rien de surprenant.

Il en va ainsi pour une vingtaine de tableaux, auxquels sont mêlées réminiscences de textes d’écrivains dont l’excellence nous a déjà éblouie. Au lecteur de les dénicher. Et puis, quelquefois, de petites notes décrivent les œuvres de Hopper. Elles nous ramènent à leur reproduction dans le livre, comme pour faire goûter encore le lien qui existe entre ce qui est dit et ce qui est montré. Entre l’imaginaire du peintre et celui du narrateur.

Quel est-il ce lien entre les écrits de cet amoureux du jazz*, de poésie**, de philosophie et les tableaux du peintre, empreint d’irréalité, véritables drames picturaux où absence, silence, attente et solitude seraient les ferments de sa création ? Michel Arcens donne une interprétation plus solaire et plus heureuse des œuvres de Hopper. Il y a du doux et du menaçant dans la peinture, mais chez l’écrivain, c’est toujours la douceur qui emporte la mise. Celle des femmes, nombreuses - un point commun avec le peintre. Des femmes qui, malgré le brouillard et la pluie, l’orage qui gronde et les rafales de vent, persistent dans leur désir de faire triompher l’amour. L’amour omniprésent : l’amour des jeunes années, l’amour interdit, l’amour charnel qui vous garde immobile, encore longtemps après. Le désir aussi de trouver le calme, le repos, la paix – comme une autre référence encore au temps suspendu des toiles de l’artiste. Après les déchaînements de la nature, c’est le calme plat, la quiétude, la tranquillité. Vraiment ? Ou bien en rêve ? On ne sait jamais. Et plus les pages tourneront, plus le doute s’installera.

Morning sun
Morning sun

Absence, silence, attente et solitude : tous ces thèmes pressentis chez le peintre sont convoqués dans l’imaginaire des textes. « Seule, la nuit » alias « Morning sun », c’est la solitude et la lumière ! Et le passage du temps, toujours « inexorable ». Inoxydable, aussi, ai-je envie d’ajouter. Avec un décalage, un pas de côté qui nous amène ailleurs, mais qui revient sur le tableau, dans la toile, dans l’espace du descripteur. Les deux artistes se rejoignent toujours. Avec là quelque chose de plus profond, de plus accentué dans ce que peut apporter la méditation, le recueillement : une portée philosophique sur le sens ; l’essence de la vie. « Il n’est pas encore minuit » est une ode à la solitude. « Pour un baiser de LaVerne », c’est véritablement le silence du vent et un ciel vide, sans lumières, sans limites, dans une paix étrange où le « je » tragiquement se joue de nous, dans une dérive salvatrice qui va perdurer dans nos souvenirs. Le silence dans « Le secret », c’est l’impasse. Ne subsiste que l’espoir. « La maison d’Hannah », c’est l’absence. Et « Alice », aussi…

Des « à propos » aux ambiances très américaines - un peu nébuleuses quelquefois - certains qui ne finissent pas vraiment, d’autres qui nous laissent sur notre faim ou bien encore qui font surgir des images autres que celle qui surplombe le titre. Ce qui n’est pas le cas pour « La fuite » : « La promenade au phare », le refuge, Virginia, le calme retrouvé, émotions de l’enfance. Une histoire tronquée, mais où la substance même de ce qui l’a inspirée reste intacte.

Comme dans « La Valse pour Debby » : le piano, le scotch… je vous laisse imaginer.

Lighthouse Hill
Lighthouse Hill

Un pas de côté, comme il y en a souvent chez Michel Arcens, à l’image du livre de photos de Pierre Corratgé dont il a écrit les poèmes, des poèmes décalés, pas tout à fait en phase avec l’image. Le lien est infime, à peine perceptible, juste l’atmosphère, là, dans la position de cette femme (South Carolina Morning) qui lui a inspiré l’anecdote « Le chemin de fer ». Lorsque l’énigme reste entière, l’impression que le lien restera inaccessible entre l’image et le texte, quand l’illustration ne fonctionne pas, qui peut dire ce qui alors déclenche vraiment, au plus profond de soi, l’émotion initiatrice d’une histoire vécue, qui a survécu ou qui a surgi à partir d’une rencontre, pour l’écrivain ? Comment savoir ce que le monde peut être à l’intérieur de l’autre ?

Nimbée d’une légère brume de tristesse, de doute, de spleen existentiel, telle est faite aussi la toile des mots. Ainsi dans « Les lucioles », introduite par le couple silencieux de « Summer evening ». « La lumière est là, mais elle ne réchauffe pas » : phrase d’un critique américain, que je reprends à mon compte pour tenter de donner mon ressenti sur les mots que je découvre dans le récit d’Emily qui ne comprend pas l’ordre des choses, qui nie les liens de cause à effet, qui pense que tout n’est qu’illusion, tromperie, mensonge et que seule la fatalité advient. Pas la peine de se casser la tête ! Et puis la réalité n’est pas ce qu’on pense. Et aussi la lumière, celle si belle des lucioles, ne pourrait être alors qu’un artifice et « en surcroît elle dispose d’une capacité stupéfiante à nous dissimuler bien des choses ». Référence toujours à Hopper ?

Summer evening
Summer evening

Ces lucioles sont écrites « à la manière de ». Evidence ! C’est l’un de mes récits préférés. Sa conclusion est tellement universelle. Michel Arcens creuse des solitudes, la solitude de tous ces êtres peints sous un aspect immobile, silencieux, las et solitaire - même lorsqu’ils sont en groupe, ces visages statufiés, fermés, si peu détaillés, indemnes de tout sentiment. Il y projette une pensée, « un for(t) intérieur » où souvent le bonheur, parfois le drame, interviennent et c’est aisé avec les motifs d’Edward Hopper parce ce sont toujours des individus banals, des anonymes – comme peuvent l’être des passants dans la rue – qui stationnent dans des endroits anodins, dans un temps arrêté. Entrer dans la pensée de ces êtres c’est découvrir la difficulté de vivre, l’éternité de l’amour, l’inéluctable passage du temps – créateur de souvenirs.

Les quatre éléments - eau, terre, air et, pour le feu, la passion - sont indissociables des récits. La musique, comme trait d’union. Musique des mots qui traduisent le bruit que fait l’orage, la pluie ou le vent, comme dans « La mer en silence ». Je dénote même une sorte de chamanisme, de pensée naturaliste qui frise le mysticisme dans la poésie de l’auteur. Comme ce soleil qui viendrait « se disperser à la surface de l’océan après qu'il a pris dans votre regard sa propre force, comme si vous lui donniez, par votre seule présence, le pouvoir de faire surgir le paysage qui vous entoure, les nuages qui passent au loin, sans que la rumeur de l'univers ne puisse plus vous atteindre ».

Dans « Le matin, une musique », cette femme nue qui regarde par la fenêtre sur le tableau est, pourrait être Emily dans le texte. Et la lumière qui émane du dehors, sur la toile, ne serait en fait que celle réfléchie par son intense présence au monde. « C’est ainsi que naît la lumière, qu’elle apparaît, se défait dans l’espace, comme si elle venait s’unir doucement, avec une légèreté inatteignable à tout regard, ici, précisément, sur ce qui ne se voit pas, sur ce qui ne peut se voir, sur l'intimité d'une existence, sur l'existence elle-même, et c'est à cette seconde qu’elle se découvre, qu’elle rougeoie dans une chevelure, qu’elle frôle l’air. Et nous, nous sommes emportés par toute cette clarté, emportés vers des mondes inespérés… » « La lumière l’éclaire désormais ».Avec trois notes de musique, comme pour lier le tout.

La lumière, justement parlons-en ! Celle des tableaux, dans les phrases, est traduite par la couleur du ciel, le rideau de pluie qui s’abat, l’orage qui gronde, le déchaînement des éléments. Ou bien encore le moment de la journée et ses ombres marquées. Les étendues d’herbes jaunes, les arbres rouges. Descriptions épurées qui se marient en toute harmonie aux êtres dont le monde intérieur, secret, intime, est révélé. Imaginé, travaillé, élaboré par celui qui regarde – et là, c’est Michel Arcens. Parce que c’est toujours le regardeur qui fait le tableau, et il nous offre l’occasion de regarder avec lui le tableau qu’il a interprété. Il joint à ses talents de poète, de penseur, sa sensibilité aux arts plastique, une sensibilité qui touchera l’âme féminine, tant il y a dans sa prose quelque chose de l’ordre de la recherche de la sérénité et de très sentimental qui ne peut laisser indifférent.

Michel Arcens
Michel Arcens

Ces fictions sont des exercices littéraires et poétiques aboutis, à déguster avec lenteur et grande attention. Pas d’un seul trait. Un jour l’un, un jour l’autre. Joindre ainsi à la beauté d’une œuvre d’art la puissance de la fiction, il fallait y penser. Et toutes les références érudites en matière de littérature, ainsi que la sensibilité de l’auteur font de ces nouvelles, « dans la lumière du peintre », des instants de félicité. A découvrir en écoutant Brad Mehldau, par exemple. Mais ce n’est que mon avis. Lui saura mieux vous conseiller !

Chantal Lévêque

* « Instants de jazz » Prix Vendémiaire 2010 des Vendanges Littéraires de Rivesaltes. (Voir note dans ce blog).

** « Regards croisés » sur des photographies de Pierre Corratgé.

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