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Publié par Henri Lhéritier

Affiche de "Sang et lumières", film tourné par Georges Rouquier en 1954, avec Daniel Gélin et Zsa-Zsa Gabor, inspiré du roman de Joseph Peyré. -
Affiche de "Sang et lumières", film tourné par Georges Rouquier en 1954, avec Daniel Gélin et Zsa-Zsa Gabor, inspiré du roman de Joseph Peyré. -

Sang et lumières de Joseph Peyré (1892-1968). Editions Grasset 1935. Prix Goncourt.

Un romancier de terroir pondant des romans de terroir c’est insupportable. Je parle ici du roman terrine qui marche selon une recette de couches successives de patois, de poulaillers, de sabots, de bérets basques et de charrettes en bois, pas de celui qui se respecte à la Giono, Gracq ou Mauriac. Plus exécrable encore, le romancier cosmopolite et célèbre qui se lance dans l’écriture d’un roman de terroir, c’est pathétique, on pense aussitôt à un aristocrate en train de vider son pot de chambre. Un romancier de terroir qui écrit un roman sur autre chose que son terroir, c’est réjouissant.

Il existe une expression aussi détestable que celle de roman de terroir, c’est l’expression vin de terroir. Les vins du sud sont en général des vins de terroir (petits bien sûrs) et les Bordeaux et les Bourgogne sont des grands seigneurs, des vins universels. C’est une pensée de snob.

Un roman tauromachique lisible, ça existe

Je ne sais pas pourquoi je dis ça avec, à la main, le livre de Joseph Peyré Sang et lumières. Joseph Peyré n’est pas un romancier de terroir, c’est un romancier tout court. Il est béarnais, et alors ! En quoi le fait d’appartenir à une région qui a du caractère donne le label « écrivain de terroir ». Pourquoi le romancier des champs serait voué au local tandis que le romancier des villes paraderait dans l’universel. Un Catalan, un Savoyard ou un Breton qui écrit devient-il automatiquement un écrivain de terroir ? Qui le décrète ? Faulkner est-il un écrivain de terroir ?

Le terroir de Faulkner, un comté d’Amérique, serait universel et celui de Peyré ne le serait pas, lui qui est constitué par le Béarn, l’Espagne, le désert et les montagnes. Ce n’est déjà pas si mal. C’est même très éclectique. Quelques titres de son œuvre : Guadalquivir, L’escadron blanc, La légende du goumier Saïd, Matterhorn, Mont Everest. On peut être Béarnais et avoir le monde pour terroir.

Sang et lumières est le Goncourt 1935. C'est mon 17ème prix Goncourt lu. J’avance avec des hauts et des bas, je ne suis pas encore épuisé. Ce qui m’épuise en revanche c’est la littérature tauromachique même celle d’Hemingway, trop souvent elle ne joue que sur trois notes, la peur, le courage, le sang et ce rythme ternaire me saoule. Je rêve d’une littérature tauromachique qui me parle de harengs de la Baltique, de caribous et du Ienisseï. Bien entendu ce n’est pas possible et pourquoi donc ? Je n’arrive pas à me faire à ce courage imbécile qui sous tend ce genre de roman.

Joseph Peyré est un écrivain régional qui situe ses romans dans une autre région que la sienne, il possède une autre qualité, il a écrit un roman tauromachique lisible, ce n’est pas si fréquent. Son terroir c’est aussi le taureau, il est originaire de Vic Bihl, le village aux deux singularités : le Pacherenc (hic) et les courses de taureau. Aussitôt annoncée cette double particularité, je me rends compte que je viens de faire un dérapage incontrôlé, il existe bien dans les Pyrénées un Vic qui s’intéresse au taureau, mais il s’agit de Vic Fezensac et non Vic Bihl. Grave erreur, je le reconnais. Je ne corrige pas, tant pis. Certaines non corrections parlent mieux que des orthodoxies. Et puis on doit tout de même aimer le bovin dans ce secteur. J’ai donc apprécié Sang et Lumière, ce qui est un exploit (un exploit pour Joseph Peyré) compte tenu de ma phobie taurine. C’est bien construit, bien écrit et la dramaturgie progresse selon un scénario pas trop conventionnel.

Ricardo Garcia, le héros, est un torero renommé. Il a vécu des heures glorieuses dans les arènes (sinon que serait-il allé y faire ?), il devrait avoir droit à une retraite heureuse (les retraites sont soit heureuses soit méritées, on ne sait pas trop pourquoi, mais c’est comme ça), il n’a plus le feu sacré, son corps est usé, des soucis matériels l’accablent et catastrophe ! il tombe sur une poule (superbe mais non généreuse) qui ne peut se résoudre à limiter son train de vie. Elle fait des pieds, des mains et du sexe pour que Ricardo retrouve la faena, l’habit de lumière et des finances aussi plantureuses qu’elle. Ce qui devait arriver arrive. De toute façon un torero à la retraite, comptant ses sous et souscrivant à la convention obsèques, cela aurait manqué de romanesque. Le moins que l’on puisse demander à un torero dans un roman de ce style est de toréer, et à un taureau d’encorner.

Dès la première page, on a compris l’intrigue, on conçoit le dénouement, il n’y a guère de surprises, un torero mourant dans son lit, quel intérêt ! mais c’est bien traité, sans grandiloquence ou suremploi du cérémonial, sans la tarte à la crème des effets de lumière, du soleil, du rouge, du sang, du sable même si Joseph Peyré succombe parfois aux poncifs d’une Espagne hautaine, d’Espagnols ombrageux, de taureaux fougueux, de spectateurs sanguinaires, etc, comment pourrait-il y échapper ? Il réussit en revanche à décrire avec véracité le milieu taurin madrilène (je dis véracité, mais je n’en sais rien au juste car je ne connais absolument pas ce milieu, disons que ça sonne juste), sonne juste aussi (ce sonne juste qui, de l’extérieur de la parenthèse, se lie à un sonne juste à l’intérieur, est une novation stylistique) la psychologie de ses héros qui ont chacun leur complexité et il plante bien également, en filigrane, le décor sous jacent d’un pays que les années trente, si lourdes de menaces, vont faire basculer dans le cataclysme de la guerre civile. On parle d’assassinats, de frente popular, de conjurations des droites. Etre capable de traiter cette histoire sans grandiloquence c’est être écrivain. De terroir ou pas.

Henri Lhéritier

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