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Publié par Bernard Revel

Conversation avec Montaigne

Je partirai de bon matin, mon trésor dans la poche. Il fera beau. L’été aura commencé mais ce jour-là, il n’y aura personne là-haut. Il faut absolument qu’il n’y ait personne. Sinon, je n’oserai pas. Je n’ai pas envie d’être pris pour un fou. Donc, j’irai sur ce chemin qui, dans mes souvenirs, franchit la crête des pâturages avant de se perdre dans le sous-bois où l’on cueillait autrefois des framboises. Etait-ce vraiment ainsi ? Il y a si longtemps. Je m’éparpillais trop à l’époque. Il fallait surveiller les enfants, jouer avec eux, les encourager quand ils ne voulaient plus marcher. Cela ne laissait pas beaucoup de temps pour la contemplation.

Je ramasserai une branche morte bien droite sentant la moisissure et, martelant le sol ainsi qu’un berger, j’avancerai d’un pas assuré, attentif au bruit de la terre et aux clins d’œil du soleil dans les feuillages. Le gazouillis deviendra peu à peu perceptible, comme si quelqu’un montait lentement le volume du son. D’abord, il m’intriguera. Et puis, je finirai par reconnaître la voix de l’eau qui coule. Le petit torrent, caché par les arbres, est encore loin, en bas. Mais nos chemins vont bientôt se rencontrer. J’arriverai dans la clairière et je le verrai, dévalant sans fin son lit de roches et de verdure, tel que je l’ai toujours connu. Je reconnaîtrai l’endroit sous les arbres où Opa, trempant ses pieds dans l’eau glacée, nous encourageait à suivre son exemple et riait de nous voir danser de douleur. Puis, avec son canif, il transformait des branches en flûtes sous le regard fasciné des enfants. Je pourrais m’asseoir là pour y réaliser mon fantasque projet. L’endroit est plein de souvenirs et la montagne qui s’élève de l’autre côté du torrent est un bon amplificateur. J’enfouirai ma main dans la poche en hésitant. Je caresserai son rhodoïd lisse. Il sera encore tout neuf. Je l’ai à peine ouvert depuis que j’en ai fait l’acquisition. Parfois, je le regarde. Je n’aime pas cette idée de m’être offert un bel objet agréable au toucher. Un livre, c’est bien plus que ça. Mais je crains que celui-ci, avec ses 2000 pages serrées, ne soit pour moi un sommet inaccessible.

C’est plus loin qu’il me faudra aller, je le sais. Je continuerai ma marche sur le chemin étroit et de plus en plus pentu qui longe la rivière. J’escaladerai des rochers, je franchirai des barrières, parfois je m’arrêterai pour suivre le vol d’un rapace du côté du Cambre d’Aze ou pour regarder de plus près une fleur. Enfin, la vallée s’élargira et le torrent qui serpente se perdra dans le paysage. Devant le vaste amphithéâtre des montagnes, je saurai que je suis arrivé. Je verrai au loin sur un versant escarpé les formes lentement mouvantes de vaches ou de chevaux. Le sentier grimpe, étroit et sinueux, vers les sommets. Un tronc d’arbre permettait de franchir la rivière. S’il a disparu, je me déchausserai et affronterai comme autrefois les morsures de l’eau et les galets glissants. J’irai sur la petite île que nous avions transformée en ce temps-là en repaire de pirates. C’était notre île au trésor. Elle est minuscule, avec trois ou quatre arbres et des rochers formant un abri où on peut s’asseoir en rond pour comploter.

Cette fois, je serai seul. Je sortirai mon trésor de la poche. Un ruban rouge marquera la page que j’aurai choisie. Alors, les arbres, les oiseaux, les fleurs, le torrent entendront une voix humaine. Je clamerai Montaigne face à la montagne. Je sais que cela paraît idiot, que cela n’a aucun sens, que les vaches et les marmottes s’en foutent. Mais je ferai cela pour moi. J’ai découvert au hasard des pages feuilletées que Montaigne n’écrit pas, il parle. Je veux l’écouter. Je veux l’entendre. Je crois que je ne lirai jamais « Les Essais » in extenso, même dans la belle édition de la Pléiade que je trimbale au fond de ma poche. Mais là-bas, au fond de la vallée d’Eyne, seul au monde, je crois qu’une conversation avec Montaigne est possible. Je m’assiérai au pied du plus grand arbre de l’île, celui qui porte encore nos initiales gravées sur le tronc, et là, je répèterai haut et fort ce qu’il me dira : « Un parler ouvert, ouvre un autre parler, et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. » Dix fois, vingt fois peut-être. Puis, tel Moïse, je redescendrai parmi les hommes pour répandre la bonne parole de Montaigne.

Bernard Revel

« Les Essais », Livre III, chapitre 1 (« De l’utile et de l’honeste »). P. 834, Bibliothèque de La Pléiade 2007.

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CL 10/07/2015 00:23

Sublime !
J'aimerai être une petite belette pour te voir clamer du Montaigne dans ces vallées perdues.
"Me voici donc seul sur la terre..."
Voilà qui me fait songer aux Rêveries du promeneur solitaire.
Et du coup me donne envie de les relire...
Est-ce un hasard ?

Bernard 11/07/2015 08:24

Il faut être seul au monde pour que l'imagination prenne le pouvoir.