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Publié par Chantal Lévêque

Photo Catherine Hélie - Editions Gallimard
Photo Catherine Hélie - Editions Gallimard

« Check-Point » de Jean-Christophe Rufin

(Editions Gallimard, mars 2015, 387 pages)

Il ouvre grand les yeux sur le monde, Jean-Christophe Rufin, courageusement…Dans chacun de ses livres, il cherche à en comprendre les paradoxes, les excès, les basculements. Il s’interroge et nous interroge. Ses récits nous emportent au-delà des lieux, au-delà du temps. Temps passés dans « L’Abyssin » ou « Rouge Brésil », temps futurs dans « Globalia ». Des lieux comme l’Afrique, le Brésil, … Et après son « Immortelle Randonnée » sur les chemins de Compostelle où se mêlent à ravir récit de voyage et expérience spirituelle, il revient ici, dans « Check-Point », à ses jeunes années, du temps de ses missions humanitaires « pacifiques ». Une époque où existaient encore la neutralité et la non-ingérence des pays occidentaux dans les conflits armés, où les ONG se contentaient d’apporter vivres, vêtements et médicaments aux victimes de guerre sans se soucier vraiment de qui a tort et qui a raison. Les associations caritatives étaient financées par l’Union Européenne, l’intervention de l’armée française se bornait à fournir des contingents à l’ONU. Une situation qui a changé depuis, avec des engagements militaires sur le terrain (comme au Mali), ce qui complique les secours et surtout provoque des dégâts jusque sur nos terres. Attentats, otages, enlèvements, décapitations… sont devenus des mots de tous les jours, des évènements qui se déroulent à notre porte, sous nos yeux.

Le désenchantement d'un humanitaire

« Check-Point », c’est l’histoire de cinq jeunes engagés par une ONG. Quatre garçons et une fille, au volant de deux énormes camions chargés à bloc. Le convoi doit passer sans encombres les ckeck-points de la Bosnie en guerre, pour se rendre à Kakanj.« Jusque là, ils avaient traversé des frontières, c’est-à-dire des limites officielles entre Etats. Les check-points, c’était autre chose : des séparations imprévisibles et mouvantes entre zones ethniques, obéissant à l’autorité de petits chefs locaux. Ceux d’entre eux qui avaient déjà séjourné en Bosnie en parlaient chaque soir. Ils ne disaient pas en français « point de contrôle », ce qui aurait rendu la chose presque normale. Le mot apatride « check-point », utilisé par tout le monde sur le terrain, rendait mieux compte de l’aspect improvisé, désordonné, imprévisible et dangereux de ces barrages. » Vaste labyrinthe de postes de contrôle, comme il en existe encore de par le monde. Comme autour de Mossoul… mais ceux-ci ont maintenant pratiquement disparus au profit d’une seule et même frontière, enclavant l’Etat Islamique. Voilà sur quoi porte la réflexion de l’auteur, entre autres. « Nous sommes désormais devant une frontière mentale. La nécessité de sécurité tend à l’emporter sur toute autre considération. Il est illusoire de penser que l’humanitaire sera tenu à l’écart de cette transformation des mentalités. ». Autrement dit : ce sont nos valeurs que nous défendons à présent !

C’est en 1995, il y a exactement 20 ans (un triste anniversaire que l’on vient de commémorer, en rapport avec les massacres de Srebrenica qui ont fait plus de 8 000 morts), que Jean-Christophe Rufin situe cette traversée de la Bosnie Centrale. Une contrée aux mornes paysages, comme on peut l’imaginer… et si mornes que c’en est vraiment déprimant ! Un peu comme si l’on se retrouvait dans une exposition de « Visa pour l’Image » !

Le doute s’installe rapidement sur les motivations sincères des secouristes. Il y a là deux anciens militaires, en rupture avec leurs idéaux de l’armée, un humanitaire de longue date passé Chef de convoi et qui trouve là un statut qui l’enorgueillit, un « électron libre » taiseux, peu sympathique, qui ne cesse de quitter le groupe à chaque arrêt pour des conciliabules mystérieux (un espion, un flic ?)… et Maud, la candide. La fille par qui le fragile équilibre du groupe se trouvera bouleversé, les secrets de chacun dévoilés et qui vivra là sa première histoire d’amour. Une histoire qui a des allures de bluette et qui va donner au récit une tonalité innocente et naïve - alors que sans cette présence féminine, il ne serait question là que d’une entreprise virile, courageuse et héroïque ! Du moins, on l’imagine.

C’est un peu cliché, cette idée de faire porter à une fille la responsabilité de la mise en danger de cette équipée, d’autant plus que tout cela est raconté comme ça pourrait l’être par des adolescents en quête d’aventures. Mais quoiqu’il en soit, pour Maud ce voyage est une sorte de quête initiatique, de recherche existentielle, de découverte de soi.

Le désenchantement d'un humanitaire

Ainsi prend-elle conscience que « le danger était le seul moyen de briser les obstacles qui la séparaient de l’amour »… ou que son engagement n’est pas vraiment à la hauteur de ce qu’elle espérait. « Elle se sentait profondément accablée. Elle n’aurait jamais imaginé se retrouver dans une situation pareille. L’humanitaire pour elle, c’était le docteur Schweitzer, saint Vincent de Paul, Raoul Follereau, des victimes implorantes et des gens courageux et désintéressés qui venaient les secourir. Au fond, elle n’en savait rien. Elle se doutait bien qui ces grands ancêtres avaient disparu et que leurs héritiers ne leur arrivaient pas à la cheville. Mais il devait bien leur rester quelque chose de leurs qualités. Au lieu de cela, elle trouvait des êtres faibles, veules, murés dans leurs haines. Et cette guerre était un imbroglio de criminels qui se ressemblaient tous… Pourquoi s’était-elle toujours sentie si seule dans la vie ? Depuis l’enfance, depuis toujours. Quelle blessure l’avait rendue si exigeante, si lucide ou peut-être si aveugle, si folle ? »

Bien évidemment, au vu de son long parcours dans l’action humanitaire, l’écrivain a mis beaucoup de lui-même dans ce roman. Il le dit clairement à la fin de son ouvrage. Maud serait-elle son porte-parole ? Ou Marc : l’orphelin de père, entré à l’armée à l’âge de cinq ans où seul et vulnérable il a dû se construire une carapace à toute épreuve contre les vicissitudes de la vie, en lutte perpétuelle contre le mal et décidé coûte que coûte à transgresser les valeurs de l’association ?

Dans ces réminiscences, il y a aussi une réflexion sur les motivations profondes de ces individus qui s’engagent à aider les autres. Est-ce l’envie de voir du pays ? Le désir de se rendre utile ? « Elle se demandait si les humanitaires… aimaient vraiment les victimes. Ou si, à travers elles, ils n’aimaient pas simplement l’idée de pouvoir aider quelqu’un, c’est-à-dire de lui être supérieur. » u encore juste aimer participer à une action qui rendrait le monde meilleur ?

« Avant et d’aussi loin qu’elle se souvienne, sa révolte était abstraite : elle détestait l’injustice du monde mais n’en voulait à personne en particulier. L’humanitaire lui avait donné le moyen de répondre à cette indignation diffuse. Ce n’était pas satisfaisant et elle avait été peu à peu conduite à s’engager plus directement, à renier le sacro-saint principe de neutralité. Finalement elle avait suivi Marc dans son idéal de combat. Maintenant, pour elle, le monde n’était plus un magma que travaillaient les forces invisibles du mal. C’était un champ de bataille sur lequel s’affrontaient amis et ennemis. Jusque là elle n’avait jamais eu d’ennemis. Tout au plus avait-elle rencontré des adversaires. Ce n’était pas la même chose. Face à un adversaire, on lutte. Un ennemi, on l’élimine. Elle découvrait un sentiment nouveau : la haine. »

Où l’on voit là les limites de ces missions, leurs dangers, leurs dérives. Ce que peut ressentir celui qui s’engage, ce par quoi il peut être perturbé. Nul doute que ce sont les violences contemporaines qui amènent Jean-Christophe Rufin, ce pionnier du mouvement humanitaire, à prendre parti, via le roman. On peut le trouver désenchanté, désabusé… mais à force de sonder les coulisses de l’engagement humanitaire, d’en chercher encore et encore le sens, l’utilité, comment ne pas prendre en compte sa parole ? A l’image des Brigades Rouges qui un jour ont décidé de prendre les armes parce que plus rien d’autre ne leur semblait efficace, peut-être ira-t-il lui aussi jusqu’à conseiller la violence en réponse à la violence.

En défenseur des Droits de l’Homme, observant que les désirs de liberté et d’égalité se heurtent aux injustices accomplies par les plus puissants et que le pacifisme ne porte aucun fruit, son impatience semble le porter à croire en les paroles de Monsieur Colt, puisqu’il les place en exergue de sa fiction : « Dieu a créé des hommes forts et des hommes faibles. Je les ai rendus égaux. »

Côté lecture, je ne peux que me désoler de la platitude et du style conventionnel de la première partie de ce thriller psychologique – dans ce temps qui plante le décor, affiche les caractères, élabore les conflits relationnels de cette tribu de jeunes idéalistes… mais ensuite j’ai oublié la forme au profit du fond. Et c’est un peu comme si le récit mûrissait au rythme de ces adolescents qui deviennent adultes. Lorsque la poursuite devient haletante, le suspens m’a autorisée aussi à laisser cela de côté. Cette facilité d’écriture peut faire fuir le lecteur dans un premier temps, mais il y a finalement dans la construction de ce récit toutes sortes de pistes qui amènent à réfléchir sur la capacité (ou l’incapacité ?) de l’homme à se bonifier, malgré les horreurs et la barbarie ambiantes.

L’amour en est aussi une, l’amour comme antidote à la haine, comme il l’espère, comme il l’expose dans sa post-face. Mais là aussi, en est-il encore aussi naïvement et intimement persuadé ? C’était une idée d’il y a vingt ans. Plus loin, il parlera « des victimes que l’on a envie d’aimer d’un amour particulier : celui qui incite à prendre les armes ». Ce sont les derniers mots du livre. En accord avec les premiers ! Et c’est encore une fois dire son découragement, sa rébellion, sa colère face à la brutalité du monde actuel.

« Check-point » est probablement pour lui le témoignage d’un moment où il croyait encore à ses rêves ! Mais toute action n’est-elle pas un rêve mort ? C’est ce qu’en pense Fernando Pessoa… « Mon idéal serait de tout vivre dans un roman et de me reposer dans la vie . Nous ne sommes véritablement que ce que nous rêvons, car le reste, dès qu’il se trouve réalisé, appartient au monde et à ceux qui nous entourent. Si je réalisais un rêve, j’en deviendrais jaloux, car il m’aurait trahi en se laissant réaliser… » Et c’est ce qu’il fait à présent, Jean-Christophe Rufin : il écrit des romans.

Chantal Lévêque

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