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Publié par Chantal Lévêque

Photo Sandrine Espilly.
Photo Sandrine Espilly.

« L’Inachevable »

Albin Michel (Septembre 2010) ; Livre de poche (2012)

J’ai rencontré dans ce livre un homme passionnant, tout entier dévoué à la poésie, à la création artistique dans son ensemble, et à ce que chacun possède en son for intérieur tout en l’ignorant… A savoir, la capacité de s’élever au-dessus d’une réalité faite de connaissance et d’action, de discours conceptuel, pour retrouver un territoire propre à l’enfance : une pleine présence aux êtres, une ouverture au monde dans son immédiateté qui alors lui donne sens, dans l’oubli du particulier, de la finitude.

Poète avant tout, bien sûr, ce monsieur de 92 ans est aussi traducteur, penseur, essayiste, philosophe, critique d’art, chercheur, professeur, la liste est longue, même s’il réfute quelquefois certaines qualités – parce que c’est un homme humble. Depuis plus d’un demi-siècle à présent, il mène sa barque au plus près de ce rivage qu’est l’acte poétique, il tente de parachever ce qui est, par essence, inachevable.

Au regard de ses longs cheminements, de ses multiples horizons, son ouvrage nous ouvre des portes innombrables. Par le biais d’entretiens avec de fins connaisseurs en la matière, entre 1990 et 2010, son discours s’articule en deux chapitres, l’un « Sur des œuvres et des auteurs » et l’autre « Sur les travaux et la vie », même si les deux parties se recoupent assez.

Il nous est rendu dans une langue somptueuse, d’une désuétude bien agréable. Les sources auxquelles il s’abreuve remontent à la nuit des temps : Virgile, Ovide… Shakespeare (il est en passe d’en avoir traduit toute l’œuvre), et puis le trio céleste : Rimbaud, Verlaine et Baudelaire. Il y a aussi Valéry, Mallarmé (« La beauté de ce qui est»), Nerval, De Vigny et les surréalistes, dont Breton lui semble le plus authentique. Jouve qu’il a fréquenté, radical dans sa poésie, et ô combien apprécié, malgré ses sourdes fâcheries avec lui. Sans oublier ceux qui sont loin de nos contrées : Yeats, Leopardi qu’il a traduit.

La traduction : acte des plus difficiles mais aussi des plus enrichissants selon lui. « Etre à la fois soi-même et un autre » parce qu’ « être poète, ce n’est pas simplement exprimer avec éloquence des sentiments que chacun partage et qu’on reconnaîtra dans les autres langues, c’est travailler sur les mots pour les faire s’emplir de l’intensité que nous ressentons parfois dans la présence des choses ou des êtres mais que la parole ordinaire voile, parce qu’elle a d’autres soucis, parce qu’elle s’intéresse à l’avoir et non pas à l’être. »

Le "je" universel d'Yves Bonnefoy

Ce ne sont ainsi qu’allées et venues autour des plus grands, et des détours aussi, au gré des questions posées, au sujet de sa propre écriture, de sa poésie, de sa raison d’être, de ses convictions.

« …en descendant ainsi en soi-même, on se fait plus universel, on retrouve les grands soucis de la condition humaine. Et la genèse de mes poèmes : c’est commencer d’écrire au hasard, retenir ce qui affleure en moi de cette façon, laisser se former ainsi des pages dont je ne sais rien ou très peu, puis questionner ce matériau de pensée, en mettant en rapport ceci ou cela dans ces bribes de parole, y reconnaissant aussi, quelquefois, des préoccupations déjà formulées, dans le passé, et comprises. Ecrire, c’est en somme un dialogue entre le conscient et l’inconscient… Ecrire c’est découvrir. »

Il est question là de littérature, de celle qui transcende le réel. Pas celle des romans. Yves Bonnefoy n’est pas de ceux qui goûtent aux plaisirs des fictions « réalistes », même s’il place au plus haut Melville ou Dostoïevski, Conrad ou Alain-Fournier.

L’une des raisons qui ont arrêté mon choix sur « L’Inachevable », c’est très certainement l’importance que son auteur accorde à la création picturale. Et là aussi, ce sont les legs du passé qui l’ont semble-t-il fortement marqué. Mais toujours laissant entrebâillée la porte de la modernité. Pas trop tout de même, parce que l’art contemporain, avec sa logorrhée d’images, de technologie à outrance le ferait plutôt fuir. « Un problème majeur de notre époque », dit-il.

Honni soit pour lui l’apport de la photographie (exceptée celle de Cartier-Bresson). Par elle ce n’est plus seulement la nature extérieure qui se modifie, mais notre conscience même. Manipulation de la pensée de l’homme, triomphe de la matière au détriment de l’être, trop plein de cruauté, de violence assénée à un rythme qui empêche la réflexion : voilà ce qui caractérise notre civilisation (si l’on peut encore l’appeler ainsi, va-t-il jusqu’à dire.)

Qui peut entendre la voix de cet homme ? Qui aussi ne veut plus, ne peut plus voyager dans ce monde où les individus ne cherchent plus qu’à coïncider avec l’image que l’on donne d’eux-mêmes dans les brochures touristiques. Qui peut dire s’il a tort ou raison ?

Ne lui reste que les voyages d’étude (qu’il ne fait plus guère, en raison de son grand âge) et ceux qu’il fait en rêve. « Le rêve d’un ailleurs qui serait d’essence plus haute que notre ici. » Présence aux choses dans la peinture, dans la sculpture, dans l’architecture. Monsieur Bonnefoy y a consacré le temps d’une vie, d’où cette belle érudition – faite tout autant d’Histoire que de révélations de l’ordre du sensible. Il s’attarde auprès des Anciens : Piero della Francesca, Bosch (mais pas trop !), Le Lorrain, Poussin, Vermeer, Rubens, Goya (dont il ne cesse de parler). Et le temps de sa vie l’amène vers la découverte de Picasso (dont il n’aime pas le regard de prédateur, son sarcasme… mais il faut le lire pour comprendre, c’est fort intéressant), Balthus, Ernst, Chillida, Brauner…

Œuvres mineures (un dessin de Samuel Palmer, une gravure de Schellinks) et peintres surréalistes ont sa préférence, si toutefois leur transcendance sait éviter le piège des idéologies ou des mythes. Giacometti, qu’il a côtoyé, et dont l’œuvre lui a donné l’occasion de saisir réellement le travail de l’artiste dans la représentation de la vie, qui se fait présence, évidence. « Il ne peint pas ce qu’il voit, mais ce qui est ». On ne peut plus voir ses sculptures de la même manière, après avoir analysé avec lui les profondes aspirations de cet artiste.

Il y a vraiment de belles pages sur l’expérience de ces « épiphanies » au monde, telles que les vit ce poète, en osmose avec le ressenti des artistes cités. A plusieurs reprises, on le sent frôler quelque chose de l’ordre du mystique, atteignant une sorte de « satori », dans cette perception ultrasensible d’un paysage de Poussin ou d’un portrait de Goya. Il parle peu des peintres zen, « peintres-poètes de la Chine » comme il dit, mais il nous fait songer à ceux qui transposent leur ultime conscience du monde, au plus près de l’absolu, dans la ligne d’une tige de bambou secouée par le vent, un haïku paraphé juste à côté. Ce « Je » universel, dont l’horizon est le monde », il y a mille et une manière de l’inventer… et pas seulement en rêve. « Afin que la vie cesse d’être une énigme / Autrui un étranger / Et le hasard du néant. » Toute ma gratitude à cet arpenteur de contrées délaissées, et que ma minuscule contribution à son œuvre vous incite à vous en approcher.

Chantal Lévêque

Le "je" universel d'Yves Bonnefoy

Soixante ans de poésie

Yves Bonnefoy est né à Tours en 1923. Après des études de mathématiques, d'histoire des sciences et de philosophie, il s'installe à Paris en 1943 et fréquente un temps le milieu des surréalistes.

En 1953, il publie son premier recueil de poèmes, Du mouvement et de l'immobilité de Douve : son livre le plus célèbre avec le récit autobiographique L'arrière-pays, paru en 1972. Corédacteur de la revue L'Ephémère et traducteur de Shakespeare, cet auteur régulièrement cité pour le prix Nobel de littérature a enseigné dans le monde entier et a rejoint le Collège de France en 1981. Son œuvre est traduite en trente-deux langues.

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