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Publié par Vendanges littéraires

Le camp de Rivesaltes : de l’oubli à la mémoire

Le Mémorial du camp de Rivesaltes, long bâtiment de 220 mètres en grande partie enfoui, imaginé par l'architecte Rudy Ricciotti, sera inauguré le 17 octobre par le premier ministre Manuel Valls. L’écrivain Claude Delmas fit partie, à la fin des années 90, des personnes qui se mobilisèrent pour que cet immense vestige du « siècle des camps » ne disparaisse pas. Ayant vécu près du camp dans son enfance ("Il nous arrivait, se souvient-il dans "L'absolue sécheresse du cœur", de rencontrer dans la garrigue des gendarmes à la poursuite de détenus qui tentaient de se faire la malle vers la frontière voisine"), il en raconte l’histoire.

Le camp de Rivesaltes : de l’oubli à la mémoire

Le Sud, le Sud extrême, à l’approche de l’Espagne. Un site exceptionnel, unique en Europe. Quand l’avion de ligne entreprend sa descente vers l’aéroport de la Llabanère, on distingue avec netteté les limites du camp et l’alignement de ses baraques éventrées qu’enserrent quelques vignes, les premières garrigues des Corbières catalanes et la zone industrielle de Perpignan-nord qui gagne chaque année du terrain.

Construit pour les besoins militaires à l’approche de la deuxième guerre mondiale, ce camp, appelé camp Joffre, se trouve sur le territoire de la commune de Rivesaltes ; on l’atteint après avoir franchi le fleuve Agly. Couvrant une superficie d’environ sept cents hectares, le camp est divisé en une dizaine d’îlots comportant cent cinquante baraques destinées à accueillir de dix-sept mille à dix-huit mille personnes.

Qui racontera le parcours et l’errance de ceux qui ont un jour débarqué dans la gare voisine ? Puis qui dira leur attente ? Vaincus, apatrides, traqués du XXème siècle, années trente et quarante. Broyée par la barbarie, une bonne partie de l’Europe se met en mouvement : désemparés, des groupes humains sont déplacés de force et internés, antifascistes notoires, « étrangers de race juive » et « indésirables coupables de nomadisme » (tziganes et gitans). Mais pourquoi Rivesaltes, ce bourg paisible aux belles demeures bourgeoises dissimulées derrière leur jardin, essentiellement connu pour la qualité de ses vins ?

Quand on arrive d’Andalousie ou de Galice, Rivesaltes est au nord, quand on arrive de Varsovie, de Brême ou de Berlin, c’est nettement au sud. Fuyant la victoire franquiste à la fin de la guerre civile espagnole, des dizaines de milliers de républicains se déversent d’abord sur notre territoire où ils sont désarmés.

Les combattants et leurs familles, femmes, vieillards et une multitude d’enfants. La défaite, l’exode, la retirada. Ils sont parqués en plein hiver sur les plages d’Argelès-sur-mer, de Saint-Cyprien et du Barcarès où beaucoup crèvent de faim, de froid et du typhus. On les enterre directement dans le sable, aux endroits mêmes où nous paradons aujourd’hui en maillot de bain, couverts d’huile solaire.

Si les gouvernements français et britannique avaient soutenu la république espagnole en 1936, montrant à Hitler leur détermination, la Shoah serait-elle advenue par la suite ? On peut se poser la question. En 1940, le camp de Rivesaltes abandonne son statut de camp militaire pour devenir un camp de regroupement et d’internement dont les premiers occupants seront des familles espagnoles auxquelles s’ajouteront bientôt les premiers juifs étrangers qui, persécutés par les nazis, croyaient trouver en France une terre d’asile.

Le camp est alors placé sous l’autorité du régime de Vichy qui en assume la totale responsabilité, la zone sud n’étant pas encore occupée par les troupes allemandes, et met en oeuvre une véritable politique de répression.

En octobre 1940, les nazis ne se contentent plus de déporter vers l’est de l’Europe mais déportent aussi vers le sud, d’où la multiplication en France de camps de rétention où se retrouvent des juifs de Bade et du Palatinat notamment, remis entre les mains du gouvernement français, des juifs français en provenance des provinces méridionales et ces éternels nomades que sont les tsiganes.

Le camp de Rivesaltes : de l’oubli à la mémoire

La « maladie de la faim », la cachexie, frappe d’abord les enfants et les vieillards. Les latrines, bizarrement situées sur une estrade de béton (les restes en sont aujourd’hui toujours visibles, photo ci-contre), constituent le premier foyer d’infection. «Il était fréquent que j’en revienne souillé, ce qui était dramatique dans le contexte sanitaire dans lequel nous vivions… Si on entrait à l’infirmerie, on n’en sortait pas vivant, c’était un bouillon de culture… » (Paul Niederman in «Journal de Rivesaltes 1941-1942 », film de Jacqueline Veuve d’après le livre de l’infirmière suisse Fridel Bohny-Reiter).

A la fin de l’été 1942, sept convois sont organisés, emmenant près de deux mille personnes, dont cinq cents enfants, vers Drancy puis vers Auschwitz. Une fois la zone sud occupée, le camp est utilisé par les troupes allemandes avant de recevoir, au moment de la Libération, des Français compromis avec les nazis et des prisonniers de guerre allemands (il en mourra beaucoup - dans quelles circonstances ? - dont les restes seront rapatriés dans les années cinquante vers l’Allemagne).

Plus tard, au terme de la guerre d’Algérie, le camp est entièrement occupé par quelques trente mille harkis et leurs familles dont les conditions d’hébergement étaient des plus sommaires.

Certains estiment qu’il n’est pas opportun de revenir sur le passé (« Arrêtez de ressasser… »), ignorant que l’Histoire a parfois la mauvaise habitude de se répéter. D’autres craignent que le souvenir de ce camp ne nuise au prestige international de nos vins. D’autres encore prétendent – ils l’ont fait devant moi – que les Espagnols, les juifs et les tziganes qui peuplaient le camp de Rivesaltes étaient après tout mieux traités que les Français du voisinage puisqu’on les logeait et qu’on les nourrissait…

A quelques encablures du tracé du TGV et de l’autoroute A9 qui déversent chaque été vers l’Espagne voisine des millions de touristes venus du nord de l’Europe, le camp de Rivesaltes est toujours là, dans son immensité et sa démesure, traversé par les ombres des événements tragiques qui ont parsemé le vingtième siècle. Des promeneurs, des étrangers, des curieux parfois s’égarent parmi les baraques aux toits défoncés parce qu’un vieillard revivant son passé leur a, un soir, avant de s’endormir, parlé de Rivesaltes et de son camp.

Les restes de ce camp ne doivent pas disparaître.

Car un camp qui disparaît est un camp qui n’a jamais existé.

Claude Delmas

Les photos des ruines du camp sont de Bernard Revel. La photo du Mémorial est de Michel Fourquet.

Le Mémorial en construction.
Le Mémorial en construction.

A lire

Serge Klarsfeld : Les transferts de Juifs du camp de Rivesaltes et de la région de Montpellier vers le camp de Drancy en vue de leur déportation, 10 août 1942 - 6 août 1944. Publié par l’association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France, Paris, 1993.

Friedel Bohny-Reiter : Journal de Rivesaltes, Zoé, 1993

Anne Boitel : Le camp de Rivesaltes 1941-1942, du Centre d’hébergement au “Drancy de la Zone Libre”, Mare Nostrum, Presses Universitaires de Perpignan, 2001

Joël Mettay : L’Archipel du mépris, Histoire du camp de Rivesaltes de 1939 à nos jours, Trabucaire, 2008

Alain Monnier : Rivesaltes : un camp en France, La Louve éditions, 2008

Nicolas Lebourg et Abderahmen Moumen : Rivesaltes, le camp de la France de 1939 à nos jours, Trabucaire, mars 2015.

Le camp de Rivesaltes : de l’oubli à la mémoire

Claude Delmas

Né à Rivesaltes en 1932 dans une famille d’instituteurs, docteur en droit, Claude Delmas réalise l’essentiel de sa carrière chez Air France, aux Affaires Internationales. Il poursuit en parallèle une œuvre de romancier, d’abord chez Flammarion où son Jeune Homme immobile, en 1972, l’impose comme un des écrivains les plus prometteurs de sa génération. Il a publié notamment : Le pont du chemin de fer est un chant triste dans l’air, Le Schooner, Des reines sont mortes jeunes et belles, La lune est l’assassin. Ses derniers romans ont paru aux éditions Trabucaire : L’absolue sécheresse du cœur en 2005 et A jamais ton nom sur ma langue en 2014.

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