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Publié par Bernard Revel

Friedel Reiter au camp de Rivesaltes.
Friedel Reiter au camp de Rivesaltes.

Les vignes, le ciel, le vent. Rien n’a changé. « Les paysans rentrent chez eux (…) Une petite fumée flotte sur Rivesaltes. Les montagnes sont bleues et lointaines ». Je pourrais presque la voir passer, de ma fenêtre, sur sa vieille bicyclette, le petit drapeau suisse flottant au-dessus du guidon. Où va-t-elle, cette jeune femme au beau sourire ? D’où vient-elle ? Elle traverse Perpignan et note : « Curieux de voir tous ces gens en manteaux et chapeaux, avec de véritables chaussures en cuir aux pieds ». Elle roule de ferme en ferme. Elle longe « des jardins mystérieux ornés de vases romains et d’iris, avec des murs débordants de roses » qui lui rappellent Florence. « Au loin la mer ».

Puis, elle rentre « à la maison ». Peu à peu, apparaît « une bande de toits rouges en harmonie avec l’azur ». C’est le camp. « Est-ce possible que cette petite tache rouge cache tant de misère, tant de malheurs humains ? » écrit-elle le soir même. « Est-ce possible que le monde autour puisse être aussi beau ? »

Friedel est toujours étonnée de passer ainsi, en quelques coups de pédale, d’un monde à l’autre. Depuis que cette infirmière du Secours suisse aux enfants y est arrivée le 12 novembre 1941, jour de vent violent et de désolation, le camp est sa « maison ». A quelques kilomètres, la vie suit son cours paisible. Les braves gens mènent leur petit bonhomme de chemin au rythme des saisons et des travaux. Friedel, ce jour-là, ne voit « rien que d’immenses yeux d’enfants affamés dans des visages marqués par la souffrance et l’amertume ». Elle est venue ici pour « faire quelque chose dans cette immense misère ».

Le camp est peuplé de tous ceux qui, pour le régime de Vichy, sont des « indésirables » : Espagnols, juifs étrangers, tsiganes. Fuyant l’Espagne franquiste et l’Allemagne nazie, ils sont des milliers à passer devant les portes fermées du monde normal pour aller s’entasser dans leurs « villes » à eux qui ont pour nom Argelès, Le Barcarès, Rivesaltes, Bram, Gurs, Récébédou, Les Milles, Le Vernet mais sont en réalité à l’écart de ces localités. Leurs villes sont des camps où on souffre, on est maltraité, on perd toute dignité, on meurt. Un archipel du malheur dans un océan d’indifférence.

Au plus profond de cette nuit quelques lumières se sont allumées. Elles ont souvent des visages de femmes et des noms étrangers : Friedel Reiter et Elsie Ruth à Rivesaltes, Elsbeth Kasser « l’ange de Gurs », Rösli Näf, directrice du centre d’enfants de La Hille, Elisabeth Eidenbenz, directrice de la Maternité suisse d’Elne. Elles ont agi dans l’urgence. Elles ont sauvé de nombreuses vies. Alors que la plupart des yeux se fermaient, elles ont choisi, elles, de regarder la misère en face et de soulager les souffrances. Elles n’ont pas empêché les déportations. Beaucoup de juifs qui, grâce à elles, ne moururent pas de faim, furent, à partir d’août 1942, entassés dans des trains. « Les gens sont sûrs de partir à la mort », écrit Friedel le 8 août. On raconte dans le camp qu’un petit nombre restera travailler en France mais que « les autres vont partir en Pologne où ils périront ».

Ils sont partis avec cette crainte du pire et le pire est advenu. Le voyage des neuf convois de Rivesaltes se terminera à Auschwitz. Le 25 novembre 1942, un vent glacial balaie la plaine. Les derniers Espagnols et tsiganes sont évacués vers Gurs. Le camp est vide. Friedel y a vécu douze mois qui ont bouleversé sa vie. Elle part, emportant ses souvenirs, ses doutes, ses moments de joie et de tristesse. Le bonheur, en ces jours noirs, s’est souvent appelé Elne où elle a envoyé tant d’enfants qui, avec leurs mères, passant d’enfer en paradis, se sont mis à revivre. Parmi eux, José, petit squelette qu’elle a transporté elle-même en catastrophe à la Maternité. Quelques mois plus tard, elle le revoit : « Jamais je n’oublierai le petit José Ruiz (…) et la mère qui ne l’a pas reconnu en voyant un petit garçon rose et rond ». Le Noël des enfants espagnols savourant du chocolat autour d’un sapin, le départ pour la colonie de Montluel, les spectacles dans le foyer, il y eut dans le camp des moments rares : « Sur le visage d’un garçon de dix ans s’affrontent les joies et les larmes. Jamais auparavant, je n’ai vu quelque chose d’aussi saisissant par l’intensité du vécu, de l’émotion, reflétés dans un visage d’enfant », écrit Friedel. Un autre jour : « Ce sont ces yeux d’enfants qui me font rester ici ».

Mais la souffrance est là. Tous ces gens qui ont faim, qui agonisent, qui meurent sont autant d’accusations difficiles à supporter. « Ne pas réfléchir, continuer, aider là où il le faut, croire à la paix », note Friedel le 13 janvier 1942. Le 22 janvier : « Que signifie notre aide ? Une goutte d’eau dans la mer ». Le 13 mars, elle doit choisir parmi les malades deux personnes qui pourront aller à l’infirmerie : « C’est épouvantable de sentir tous ces regards sur moi, tendus, pleins d’espoir, suppliants. Va-t-elle me prendre ? Cela peut signifier vivre ou mourir. Quelle horreur de choisir ainsi ».

Quand les trains de la mort quittent le quai de Rivesaltes, le désespoir s’abat sur Friedel : « Je suis souvent saisie par la peur. Nous qui sommes ici devenons presque complices de cette véritable traite des hommes » (13 septembre 1942).

A 86 ans, Friedel Bohnny-Reiter, revenue au camp pour le tournage du documentaire tiré de son journal, s’interrogeait : « Quel est le sens de tout ça ? Je n’en sais toujours rien aujourd’hui ».

Bernard Revel

Rivesaltes 1941-1942 : la maison de Friedel

Toutes les citations sont extraites du « Journal de Rivesaltes, 1941-1942 » de Friedel Bohnny-Reiter (Editions Zoé 1993).

Sous le même titre, Jacqueline Veuve a réalisé en 1997 un documentaire sur l’infirmière devenue Juste parmi les Nations et décédée le 18 novembre 2001 à 89 ans.

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