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Publié par Henri Lhéritier

Jacques Perrin et Miou Miou dans une adaptation du roman par Serge Moati (1995).
Jacques Perrin et Miou Miou dans une adaptation du roman par Serge Moati (1995).

Une page d'amour d'Emile Zola (1879), huitième volume des Rougon-Macquart.

Les jeunes veuves sont très appétissantes. Je ne suis pas le seul à le dire. Emile Zola le dit aussi dans Une page d’amour où il nous en sort une de derrière les fagots. C’est bien connu, pleurs et douleurs cachent souvent un supplément d’érotisme ou peut-être la tristesse donne-t-elle à la séduction un ornement irrésistible.

Hélène vient de perdre son mari, elle a quitté Marseille et vit modestement dans un beau quartier de Paris, dans le 16ème arrondissement (je ne sais pas si le système d’arrondissements existait à l’époque, nous sommes en tout cas à Passy, en 1854, sous Napoléon le troisième), sa fillette est souffreteuse et une crise oblige la jolie veuve à courir dans le voisinage, en pleine nuit, affolée, en quête de secours. Elle trouve Henri Deberle, un jeune médecin cossu, beau, sympathique qui accepte de la suivre.

L’histoire est lancée.

Sous une montagne de jupons

Ce Deberle a bien une femme à la maison (un bel hôtel particulier avec jardin, fontaines, balançoires), mais elle est mondaine sa Juliette, artificielle, pas méchante, un peu m’as-tu vu comme ces bourgeoises d’aujourd’hui qui vont chercher leur enfant à l’école en 4 X 4 ou en Porsche, aussi lorsqu’il rencontre la simplicité de la jeune veuve, sa douceur, son authenticité, son anxiété maternelle, il se liquéfie. D’autant que dans la chambre, il marche sur les sous-vêtements d’Hélène qui ont glissé de la chaise où elle les avait abandonnés. Emile Zola (lui aussi très aguiché sur le coup) raconte : « Une odeur de verveine montait du lit défait et de ces linges épars. C’était toute l’intimité d’une femme violemment étalée. »

Les coquineries bourgeoises de ce style, il faut reconnaître que c’est bouillant. Ces montagnes de jupons, de robes amples, de corsages, ces océans de tissus sous lesquels on pouvait s’ensevelir, ramper, progresser à l’aveugle, le nez en avant, ce devait quand même être assez grandiose. Il n’a plus qu’une chose dans la tête, le Deberle, c’est de s’envoyer Hélène (bon évidemment pas tout de suite, pas devant un enfant malade, on n’est pas chez Christine Angot, tout de même) et nous lecteur, on attend ça aussi. Car ils sont alléchants ces deux futurs amants, on ne leur veut que du bien. Et puis s’il n’y avait pas le cul en littérature, autant s’intéresser au foot.

Zola est excellent dans cette valse hésitation entre désir et morale, entre plaisir et devoir. On se sent soi-même déchiré. La langue pendante, nous arriverons quand même à nos fins ou plutôt Henri Deberle y arrivera, sur un coup de théâtre, un peu trop romanesque à mon goût.

Bien entendu l’histoire connaît des rebondissements. Sinon ce ne serait pas un roman et Zola ne serait pas cet illustre écrivain qui, durant l’affaire Dreyfus avec son « J’accuse », cri de la dignité, de la justice, a pu réveiller les consciences et sauver un innocent. Mais nous n’en sommes pas encore là, Une page d’amour est écrit en 1877, Zola est à l’aube de son immense célébrité.

C’est un roman tendre, rectiligne, sensuel. On en oublie les personnages très noirs de l’Assommoir. Je crois d’ailleurs que c’est ce que désirait l’auteur après l’accueil scandaleux de son précèdent roman, il voulait montrer qu’il était aussi capable d’intimisme petit-bourgeois.

Film d'Elie Chouraqui (1980).
Film d'Elie Chouraqui (1980).

Il est toujours de bon ton de critiquer Emile Zola, ça fait chic et cultivé. Alors, pour montrer que je suis comme tout le monde, je vais le faire aussi, malgré que j’aie bien aimé ce livre et que j’apprécie cet écrivain.

Emile en fait parfois un peu trop, il lyrise à tout va. Il nous balance à plusieurs reprises des descriptions des toits de Paris, belles mais artificielles ou plutôt à contretemps (si je comprends bien, Passy se situe en terrasse au-dessus d’une partie de la ville). Il nous fait une sorte de diaporama des quatre saisons. Paris en hiver, Paris au printemps, etc. On a descendu Balzac en flammes pour moins que ça, alors que chez lui les descriptions sont parfaitement intégrées à l’action. Dans Une page d’amour, roman éminemment sentimental (au bon sens du terme) la ville n’est qu’un acteur secondaire, très secondaire et sa présence intempestive ralentit l’action car dans un adultère, seul le trio compte et la chair plutôt que la tuile et la pierre de taille. D’ailleurs Emile l’a bien compris, il déclare, dans une préface découverte dans les notes du tome II de la Pléiade, toujours très abondantes ces notes, parfois trop, (il ne faut lire les préfaces qu’à la fin) que ces cinq tableaux de Paris avaient une intention symphonique, bon je veux bien, mais pourquoi dans ce roman plutôt que dans un autre.

Au cœur de l’action, la scène principale (celle où l’affaire se conclut) frise le vaudeville. Curieusement Flaubert écrivant à Zola trouve cette scène sublime. Comme quoi, Flaubert et moi : deux choses différentes. (Quel rêve, quelle audace ce « Flaubert et moi » !). La fin, quant à elle, frise le mélo. Voilà, c’était pour critiquer un peu, mais ce roman est beau, Emile Zola est un auteur puissant et il écrit des livres qui ont de la force et de la densité.

Une page d’amour est un bel ouvrage. C’est un beau titre. On peut le lire, il faut le lire.

Henri Lhéritier

Rencontre avec Henri Lhéritier autour de son roman Les Vêpres siciliennes (Editions Trabucaire) le mardi 3 novembre à 18h à la librairie Torcatis de Perpignan.

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