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Publié par Henri Lhéritier

Illustration de la Maison Tellier par Edgar Degas
Illustration de la Maison Tellier par Edgar Degas

La Maison Tellier, nouvelle de Guy de Maupassant (1881)

Si je devais un jour habiter une autre maison, je ne cracherais pas sur la maison Tellier, elle est confortable, gaie, divertissante, bien fréquentée et située au bord de l’eau, à Fécamp, un des ports de la morue et j’adore la morue et comme j’aime aussi Maupassant, qu’il y a habité et qu’il a écrit, prise sans doute sur le vif, cette pétaradante nouvelle, La maison Tellier, d’un bond je m’y fourrerais bien volontiers.

Mais dès la deuxième page, les dames qui vivent et travaillent dans la maison Tellier disparaissent au grand dam des habitués, amis de Madame, la patronne. Désespérés, ils tournent en rond, avant de découvrir une affichette sur la porte : « Fermé pour cause de première communion », alors, cette fine fleur de la bourgeoise locale, Poulin, le marchand de bois, Duvert, l’armateur, Tourneveau, le saleur de poisson, Pimpesse, le percepteur, révoltée par les rites de la sainte Eglise catholique, s’en retourne, la queue basse, vers ses contingences familiales.

Et si on réveillonnait à la Maison Tellier ?

Le lecteur, lui, n’a pas perdu les pensionnaires de la maison Tellier, il les retrouve animant le compartiment d’un train en partance pour Virville, dans une tempête gaie de jupons, de rires, de petits cris et de parfums sensuels, sous le regard sévère de Madame, qui sort ses cinq filles mais surveille leur conduite, c’est jour de première communion tout de même ! On se rend dans l’Eure, chez son frère, le bonhomme Rivet, menuisier cossu qui se fait une fête de recevoir tout ce joli monde à l’occasion de la première communion de sa fille.

Voici qu’entre dans le compartiment un commis voyageur, l’œil égrillard. Il est tout de suite au son. On en connaît tous de ces représentants dont on admire l’aplomb, le contact facile, les compliments débitées d’une manière fort naturelle et sexuellement explicite, dont la séduction nous paraît toutefois trop grasse pour aboutir, or, jaloux, nous devons nous rendre à l’évidence, la plupart du temps, ça marche. Nous nous trouvons infiniment mieux élevé, infiniment plus délicat, mais résultat : rien, les occasions nous passent sous le nez et c’est le grossier personnage, en aval, qui à grands coups d’épuisette, ramasse tout le poisson. Ainsi le Gaudissart de chemin de fer, très à l’aise, salue et demande, petit sourire coquin au coin des lèvres et regard panoramique : « Ces dames changent de garnison ? », Madame, comme un coq ou une poule plutôt, tant elle jabote de la poitrine, lui balance pour venger l’honneur du corps : « Vous pourriez bien être poli », l’autre, imperturbable et toujours aussi positif : « Pardon, je voulais dire de monastère », et c’est parti, tout le monde rit, l’affaire est lancée, le commis ambulant (il est dans la mercerie et les fanfreluches affriolantes) ouvre ses valises pleines de jarretières et propose d’en offrir à qui les essaiera, grosse ambiance, cuisses dénudées, morceaux de chair exposés, cotillons soulevés, corsages pincés, poitrines tripotées, rires, baisers, tapes sur les fesses à gogo, même les canards qui sortent la tête du panier d’un paysan qui se trouve là, ahuri de l’aubaine, retrouvent voix humaine et font des coin, coin salaces.

A la plage avec Albert Dubout
A la plage avec Albert Dubout

Cet épisode des canards en voyage me fait penser à une « histoire d’avant », comme on dit, qu’un de mes amis racontait souvent, se taillant un succès auquel la nostalgie n’était pas étrangère, des Rivesaltais migrant au début de l’été, vers la mer et Le Barcarès distant d’une quinzaine de kilomètres, comme des Parisiens le faisaient vers Deauville (la même histoire de planches ?). Ils s’y rendaient en charrette avec tout un barda de menuiserie et de tôle ondulée amoncelé dans le dos, destiné à installer les baraques, cabanons faits de bric et broc, montés et posés sur la plage où on passait l’été, recréant sur un mode estival et balnéaire, l’ambiance du village mais cette fois dans les riantes proximités des baignades et du pastis. Les charrettes contenaient également les subsistances représentées pour l’essentiel par des cages remplies de poules et de canards.

J’entends encore mon ami (c’était le clou de son histoire) imiter le langage des poules qui, passant à Saint-Laurent de la Salanque, lançaient, ébouriffées et lâchant des plumes, des enthousiastes et caquetant « nous allons à la mer, nous allons à la mer », tandis que dans la rangée du dessous, les canards, à qui on ne la fait pas, l’air sombre, l’œil noir, haussant les ailes, maugréaient, dans une tonalité plus grave : « idiotes, pas un d’entre nous n’en reviendra ». Voilà ça n’a rien à voir avec la Maison Tellier, j’avais simplement envie de me souvenir, c’est fait, j’en suis encore tout ému.

Illustration de Marcel Cosson.
Illustration de Marcel Cosson.

Après le train, le deuxième morceau de bravoure se déroule durant la cérémonie où un bon curé, devant des gamines parées de la blancheur du sacrement juvénile, épaté par les tenues de ces dames qu’il aperçoit derrière les rangées de communiantes, croyant avoir affaire à de la haute société et voulant se mettre au diapason, se fend d’un sermon où il vante la foi et les œuvres de charité (ô combien) de ces ouailles inédites dont les parfums voluptueux serpentent dans l’église entremêlés aux odeurs des fleurs et de l’encens.

Trop de parfums de femme car, troisième morceau de bravoure, Rivet, le menuisier, ayant appuyé sur le champignon au cours du repas, a laissé son épouse à la table de la noce, et oublieux du caractère virginal de cette fête, est monté dans les étages. Là, un coup dans le nez, les joues rouges, enivré de calvados et de senteurs érotiques, la langue pendante et le pantalon au rez-de-chaussée, il tente de sauter une de ses invitées qui file dans les couloirs en criant et riant. Il faut la venue in extremis de sa sœur pour éviter une affaire de famille. Rivet reprend ses esprits et son caleçon, le repas de communion finit sur des chansons de corps de garde durant lesquelles le personnel de Madame ne se montre pas le moins tonitruant.

Illustration de Degas
Illustration de Degas

Allez, hop, retour au bercail, à Fécamp. Là-bas, en un clin d’œil, la nouvelle se répand : « Elles sont là, elles sont là ». Tourneveau, le saleur de poisson, est emprisonné dans sa famille, qu’à cela ne tienne, il reçoit un mot de M. Philippe, le fils du banquier, un habitué aussi : « Chargement de morues retrouvé ; navire entré au port, bonne affaire pour vous. Venez vite ». Je n’aurais jamais osé mais puisque Guy se le permet, après tout je fonce moi aussi, « sus aux morues ». Le Tourneveau que l’ambiance familiale rendait maussade et assoupi, se lève d’un bond, ressuscité, le message à la main, le tend à sa femme, lui signale l’urgence de la situation, met son pardessus, coiffe son chapeau et nous voilà tous deux frétillants, filant vers la maison Tellier, ses velours, ses lumières tamisées, ses odeurs de femme, lui pour saler ses morues et moi pour finir mon reportage.

Le type était chaud comme un lapin, il entre dans le salon, me lâche sans commentaires, se saisit de la plus potelée et « sans dire un mot, l’enlevant de terre comme une plume, il traversa le salon, gagna la porte du fond et disparut dans l’escalier des chambres avec son fardeau vivant ». Il était temps. Ce quatrième morceau de bravoure finit en apothéose. On sert du champagne. Tous sont là, les Paulin, les Pimpesse, les Duvert, dans la chaude ambiance d’une chair disponible, non revêche, franche de collier, n’ayant jamais mal à la tête et en donnant pour son argent. On parle, on sent, on rêve, on palpe, on se grise. J’en ai la tête toute retournée et me sens raide de désir. M. Tourneveau reparut « satisfait, soulagé, radieux ».

Ce fut vraiment un jour de fête, nous dit Maupassant, car Madame, royale, satisfaite de sa clientèle et de son personnel, fit un rabais sur la note. C’est jour de fête aussi pour les lecteurs, tant cette nouvelle les emporte et les émoustille, mais que faisais-je donc à la Maison Tellier, ce chef d’œuvre d’une trentaine de pages qui s’avale comme un verre de grand cru. Pas de pesanteur dans cette critique pourtant féroce des bourgeois et de l’Eglise, Maupassant la teinte d’une sensualité drôle et aux accents d’innocence. Il y mêle aussi beaucoup de respect, comme dans Boule de suif, et une tendresse non mièvre pour ce bordel et ses pensionnaires. C’est un humaniste, cet homme !

Henri Lhéritier

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