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Publié par Chantal Lévêque

 L’Orient qui est en nous

« Boussole » de Mathias Enard

Editions Actes Sud, 377 pages. Prix Goncourt 2015

En ces temps intranquilles, voilà un livre qui fait du bien. Il faudrait le prescrire à tous les indécis, les sceptiques, les ignorants, les coléreux et surtout à tous ceux qui voient le monde par le petit bout de la lorgnette. Il y a dans ces pages la démonstration magistrale que depuis la nuit des temps l’Orient et l’Occident n’ont cessé de se nourrir l’un de l’autre. Des aventuriers, de grands voyageurs ont utilisé ce qui vient de l’autre pour modifier le soi et nous transformer à notre tour, par capillarité culturelle. Grande leçon d’ouverture à la différence et à la diversité que la lecture de cette « Boussole », marquant plus que jamais la direction du Levant, dans ces moments d’incertitude.

 L’Orient qui est en nous
 L’Orient qui est en nous

Sur sa table de nuit, la boussole du musicologue viennois Franz Ritter (le Chevalier !) marque elle aussi, inlassablement et comme par magie, la direction de l’Est. Elle lui a été offerte par Sarah dont il est toujours éperdument amoureux. Mais elle a suivi son propre chemin. Nomade universitaire, en quête de savoir, elle s’est passionnée pour ces hommes et ces femmes (surtout les femmes) qui ont été happés par la beauté de l’Orient, pour tous ces orientalistes qui sont allés chercher là-bas de quoi nourrir leur art.

Et tout se passe le temps d’une nuit. Une nuit blanche où se fait entendre le monologue intérieur de cet homme fatigué, malade, déprimé, qui se souvient. Paradoxalement, l’humour a la part belle dans les réminiscences de cet insomniaque qui bougonne au fond de son lit, partagé qu’il est entre le désenchantement (« Juste envie de se réfugier dans ses livres, ses disques et ses souvenirs. D’éteindre la radio et de fumer de l’opium ») et le désir de continuer de vivre (« Il faudrait écrire »… tous ces ouvrages dont il imagine déjà les titres, et puis pourquoi pas : repartir, et surtout, surtout retrouver Sarah !) C’est de l’autodérision, de l’ironie douce-amère teintée de beaucoup de tendresse… C’est du David Lodge augmenté d’une opulente érudition (dont il faudra veiller à ne pas se laisser déborder, par moments). Il n’est d’ailleurs pas innocent que « Un tout petit monde » soit cité. Cela y ressemble ! Surtout à Téhéran, avec toute cette bande d’universitaires en goguette.

Dans un coq à l’âne tout à fait réjouissant - allers-retours inopinés entre rêves éveillés et prosaïque réalité, réminiscences exacerbées et fantasmes, remords, regrets et vagues espoirs mêlés - il y a les souvenirs d’Istanbul, Alep, Raqqa, Damas, Palmyre, Téhéran… Des villes dont les noms résonnent sombrement aujourd’hui. Souvenir, par exemple, d’un voyage en Syrie avec ses amis, à la recherche d’une ancienne ville byzantine et d’un château omeyyade perdu dans le temps et les cailloux. Mais en ces temps-là, il n’y avait pas encore la guerre contre ces « assassins masqués de l’Islam radical de farce macabre au drapeau noir ».

« Il est étrange de penser que ces chars et ces mitrailleuses que nous avons vus manœuvrer servent aujourd’hui à lutter contre la rébellion, à écraser des villes entières et en massacrer les habitants. Nous nous moquions si souvent des soldats syriens déguenillés, assis à l’ombre de leurs jeeps ex-soviétiques en panne au bord de la route, le capot ouvert, qui attendaient une improbable dépanneuse. Comme si cette armée n’avait pour nous aucun pouvoir de destruction, aucune force de combat ; le régime Assad et ses chars nous paraissaient des jouets de carton-pâte, des marionnettes, des effigies vides de sens sur le mur des villes et des villages ; nous ne voyions pas, au-delà du délabrement apparent de l’armée et des dirigeants, la réalité de la peur, de la mort et de la torture poindre derrière les affiches, la possibilité de la destruction et de la violence extrême derrière l’omniprésence des soldats, tous mal habillés qu’ils fussent. » Ils finiront par se perdre dans le désert et dormir sous une tente de Bédouins, comme dans un livre de Pierre Benoît - lequel d’ailleurs n’est pas cité dans la liste des écrivains.

 L’Orient qui est en nous

Comment parler de cette logorrhée d’orientalistes qui parsème chaque page du roman ? Ils semblent tous se connaître, se fréquenter… certains formant des cercles, d’autres juste influencés par une œuvre, un artiste, un diplomate. Des lettrés et des poètes, des musiciens, des linguistes et des ethnologues, des historiens, des architectes et des archéologues, des peintres… tous convoqués pour leur attrait, leur fascination et, ipso facto, leur influence et leur faculté d’abâtardir les arts et les sciences.

Ainsi, pour les littérateurs, on trouvera Kafka, Balzac (par l’entremise de Mme Hanska, sa dame de cœur), Proust, Flaubert (le plus pornographe dans ses descriptions), Thomas Mann (et le « Docteur Faustus » pour l’étude de la musique), Durrell, Goethe, Pessoa. Et pour les musiciens Mahler, Liszt (jouant devant le sultan de la capitale ottomane en 1847), Brahms, Wagner (qu’est-ce qu’il prend, celui-là !), Mendelssohn… parmi les plus célèbres. Sans oublier les peintres : F.M. Bredt, Chassériau, Vernert, Ingres… C’est une véritable anthologie qui cherche à prouver, preuves photographiques et citations à l’appui, l’émergence d’un « orientalisme oriental », d’un cosmopolitisme fondé sur « un monde d’extase partagée, de possibilités de passages, de participation à l’altérité » souvent remis en question par le narrateur, tant il doute à présent de sa capacité à perdurer :

« Parfois j’ai l’impression que la nuit est tombée, que la ténèbre occidentale a envahi l’Orient des Lumières. Que l’esprit, l’étude, les plaisirs de l’esprit et de l’étude, du vin de Khayyâm ou de Pessoa n’ont pas résisté au XXè siècle, que la construction cosmopolite du monde ne se fait plus dans l’échange de l’amour et de la pensée mais dans celui de la violence et des objets manufacturés. Les islamistes en lutte contre l’Islam. Les Etats-Unis, l’Europe en guerre contre l’autre en soi ».

C’est Sarah, débordante d’enthousiasme, qui est allé revisiter les lieux, dénicher des anecdotes oubliées, compulser archives et journaux d’époque et le narrateur, partagé entre scepticisme et admiration, s’est retrouvé entraîné dans ses recherches. « Face à la violence, nous avions plus que jamais besoin de nous défaire de cette idée absurde de l’altérité absolue de l’Islam et d’admettre non seulement la terrifiante violence du colonialisme, mais aussi tout ce que l’Europe devait à l’Orient – l’impossibilité de les séparer l’un de l’autre, la nécessité de changer de perspective. Il fallait trouver, disait-elle, au-delà de la bête repentance des uns ou de la nostalgie coloniale des autres, une nouvelle vision qui inclue l’autre en soi. Des deux côtés. »

J'ai jeté un œil sur cet index foisonnant. D’un clic ! C’est si facile à présent (et je reprends à mon compte sa référence à Xavier de Maistre : on peut maintenant voyager autour de sa chambre !). J’ai lu, j’ai écouté, j’ai regardé… et le pouvoir humaniste et réconciliateur de l’écrivain, via toutes ces œuvres d’art ressuscitées, vous laisse sous le charme.

 L’Orient qui est en nous

Dans cet inventaire, on trouve également un éclairage précieux sur les évènements passés et il serait peut-être utile de considérer cet ouvrage comme une sorte de garde-fou aux mesures liberticides que l’on est en passe de mettre en œuvre en ces temps obscurs. Apprendre dans ces pages qu’il fut question, du temps de l’Allemagne nazie, de créer « une école pour mollahs » afin de former « des imams SS chargés de l’édification des musulmans soviétiques » donne à réfléchir. Ne serait-il pas question aujourd’hui de former des imams français pour laïciser leur futur enseignement ? Bien sûr, les raisons ne sont pas les mêmes puisqu’i s’agit de lutter contre la radicalisation… mais sur le principe, on peut se poser la question.

Veiller à ne pas trop se laisser manipuler apparaît aussi entre les lignes. Ne s’intéresser qu’à la douleur et à la mort n’est pas le chemin à prendre, nous dit Franz, au bout de sa nuit : il faut aller chercher du côté de la musique, des lettres et de la mystique pour comprendre l’autre. « Boussole » est un manifeste pour le savoir, une arme d’instruction massive pour résister aux a priori, un argument de poids qui oblige à ne pas tout jeter aux orties. Seule la connaissance permet la tolérance, l’acceptation de la différence et de la diversité.

C’est un pont jeté entre l’Orient et l’Occident, à l’image de celui que Michel-Ange projetait de construire sur le Bosphore (fait réel si l’on en croit les écrits de Vasari). Un sujet, un pont, une passerelle dont s’était déjà emparé Mathias Enard dans « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ».

Voilà donc un roman qui a la rare faculté de nous faire sourire avec un sujet empreint de tristesse, de souffrance et de mélancolie. Un roman qui éclaire et dont j’aime beaucoup l’épilogue, comme la métaphore d’un monde à venir. Il faut juste oser, persévérer, ne pas se décourager. Reste qu’après ce coup de cœur, il va m’être difficile de trouver un livre d’une telle portée humaniste. On ne quitte jamais Mathias Enard sans regrets.

Chantal Lévêque

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